Guillaume II manquait de fond, j'y reviens, parce qu'il manquait de morale. Non qu'il fût immoral. Sans avoir été un saint, il a très bien rempli son rôle d'époux et de père. C'était en tout un amateur zélé. Cependant, il manquait de morale parce que le luthérianisme d'attitude qui lui permettait de jouer le rôle de prédicant ne pouvait être une règle religieuse, seul lien des lois d'une morale. Ses homélies de Summus Episcopus ne faisaient pas qu'il fût humble, charitable et juste devant Dieu.
Contrairement à ce que l'on imagine, quand on n'a pas médité le problème religieux, le luthérianisme, le calvinisme ne sont pas une religion. Les belles âmes qu'on y rencontre seraient belles dans n'importe quel culte ou quelle absence de culte. Elles ont des beautés innées qui les rapprochent du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait être une religion. Les schismes sont les accidents de la vie de l'Eglise. Une déchirure à un costume n'est jamais un costume. Au contraire!
Le luthérianisme, à l'origine, n'est pas un culte, c'est une révolte, et cette révolte fera toujours plus de révoltés que de croyants. Révolte contre Rome—Los von Rom!—Cri impie. Ce n'est pas seulement: «Délivrez-nous de Rome!» C'est: «Délivrez-nous de la civilisation chrétienne, de l'unification catholique, autrement dite universelle»,—notre unique chance de paix sur la terre; c'est le reniement de la latinité et de l'hellénisme; c'est la régression de l'Europe centrale vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le monde qui s'ouvre, c'est le monde qui se ferme. Ce n'est pas la libre harmonie des gestes et des pensées parmi les hommes, c'est l'uniformité obligatoire du pas de parade, et du silence dans le rang! de la garde prussienne.
Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralité de la Belgique, de l'incendie de Louvain, des massacres de Dinant et de tant d'autres atrocités, n'était pas mort pour moi, et qu'il me fût donné de le revoir, je lui dirais:
—Malheureux! As-tu jamais lu Gœthe? Peux-tu, un instant, supposer ce qu'il penserait de toi, celui qui a écrit: «Tout homme n'est grand que par le ciel qu'il porte en lui-même!» Toi, le ciel, tu l'as vidé de Dieu avec le Luther de haine et de négation qui a été le tien, et tu n'as porté en toi que le néant.»
XII
LES HOLSTEIN
Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu de temps après son mariage avec le Prince Guillaume de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice d'Allemagne, à la cour de Berlin.
Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle. Non qu'elle fût, de parti pris, méchante femme, mais son étroitesse d'esprit et ses prétentions à la perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un juge exempt de bienveillance.
Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses devoirs domestiques et de sa recherche du dieu de Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des autres dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde et de l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle entendait édifier l'Allemagne. Toujours sentimentale, l'Allemagne admirait de confiance cette épouse et cette mère, son mari et ses enfants qui formaient, de loin, une magnifique famille.