Un homme n'est vraiment quelqu'un que par son for intérieur, et non par une étiquette. Beaucoup de sots et de malhonnêtes gens arrivent en place. Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en sont pas moins sots ou malhonnêtes, et c'est pour cela que le monde va si mal.
Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques, il restait en lui-même grossier. On s'en apercevait souvent à ses plaisanteries de corps de garde.
Il était privé de tact et de jugement. De tact, effet d'une adolescence adonnée aux beuveries d'étudiant, à Bonn, et d'une jeunesse habituée des Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanité native que tout devait développer, comme pour sa perte et celle de l'Allemagne. Le vaniteux est l'être qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il commence par se tromper sur lui-même. Et c'est ordinairement un «gaffeur».
Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser un compliment:
—Tu ferais un beau grenadier dans ma garde!
Le compliment me sembla poméranien.
Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement, il eût su avoir une politique autre que celle de la menace, de la violence, et une diplomatie bien différente de celle à fourberies, dont l'Allemagne, sous son règne, s'est trouvée affligée.
Incapable de juger son siècle, surchargé qu'il était d'un traditionalisme prussien dont son zèle de titulaire de l'emploi de roi de Prusse issu d'une famille venue de la Souabe, en Brandebourg, s'encombrait, il en était encore aux Chevaliers Teutoniques, persuadé qu'il consolidait ainsi son prestige. Le moyen âge a eu, sur lui, et, par lui, sur toute l'Allemagne, une action désastreuse.
En outre des gares à créneaux et des bureaux de poste à machicoulis, l'influence moyenâgeuse ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux vieilles haines, aux vieilles luttes, aux vieilles idées, comme si le monde n'eût point changé. Le résultat était que la science, les inventions, les découvertes devaient premièrement servir l'industrie de la guerre, la continuation des conquêtes, le Faustrecht et toutes les folies que des militaires, des écrivains et journalistes militarisés, se sont attachés à servir, y trouvant leur pain quotidien.
Cependant, les peuples rapprochés par le moyen des communications et des échanges d'idées multipliés, commençaient à chercher dans des voies pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement sorties du sentier de la guerre, c'est-à-dire la conservation et le développement de l'espèce humaine, sa meilleure répartition sur la terre et son accession à plus de bonheur et de justice.