Mais dans ce fruit, si impressionnant à voir sur son espalier de parade, il y avait un ver:

Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il se mentait à lui-même, et il mentait sans savoir qu'il mentait. Il vivait continuellement dans la fiction. C'était un acteur. Je l'ai laissé entendre, reprenant ce qui a été dit et qu'on ne saurait trop redire. Mais c'était le pire des acteurs: l'amateur, l'homme du monde qui joue la comédie—et le drame—et qui est tellement féru de ses petits talents qu'il devient plus acteur qu'un acteur, et qu'il est toujours, et dans tout et partout, en représentation.

Cette passion du théâtre est à la fois l'excuse et la condamnation de Guillaume II. Son excuse, car il entrait si bien dans la «peau» des personnages successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il était sincère. Sa condamnation, parce qu'un Roi, un Empereur doit être une Réalité, une Volonté, une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela.

De lui-même, il était creux et sonore. On a énuméré ses multiples talents. Ils se ramenaient à un seul, néfaste: l'art de s'illusionner sur soi-même pour illusionner les autres. Sous ce vernis, le vide d'une âme sans critère, sans équilibre, à la merci de n'importe quelle flatterie, quelle impression, quelle circonstance. Et aussitôt, un discours, des opinions, une attitude, suivant le rôle du personnage à mettre en scène.

Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car il n'était pas méchant. Il était pire: il était faible. C'est Chamfort, si j'ai bonne mémoire, qui a écrit que «les faibles sont l'avant-garde de l'armée des méchants». Celui-ci a été l'éclaireur de l'avant-garde. Son état-major formait l'armée. Il s'était emparé de ce Jupiter tonnant qui avait peur du tonnerre, car ce soldat amateur était bien trop nerveux pour supporter le bruit de la bataille.

Dès que ses officiers l'eurent persuadé, pour le plus grand bien de leur avancement, de ses talents militaires et maritimes, il ne songea plus qu'à son rôle de Weltkaiser, et prépara la conquête de la terre.

Pris à leur propre piège, ses fidèles se grisèrent de la griserie qu'ils provoquaient. Le Cabinet de l'Empereur fut le théâtre d'une orgie continuelle de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations s'enflammèrent. Le Berlin-Bagdad, la Mittel-Europa ravivaient le Nach Osten primitif. Toute une camarilla intéressée, d'ailleurs, aux bénéfices à venir de ces belles entreprises, le louait passionnément.

L'empereur François-Joseph, s'il avait eu encore quelque lueur de raison et de bonté, en 1914, aurait eu conscience des inconnues formidables des problèmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant de mourir aux cris des victimes d'une guerre.

Guillaume II, abandonné à lui-même, déchaîna la barbarie en puissance dans tous les peuples ramenés à la férocité des combats.

Il manquait de fond, ai-je dit. C'était, en effet l'inconsistance même. A force de jouer mille personnages, il n'avait plus aucune personnalité.