Victime de sa confiance et de sa candeur, elle a pris pour parole d'Evangile ce que déclarait, professait, enseignait le Souverain, héritier des souverains victorieux.

Il est plus difficile d'hériter qu'on ne pense, et je le dis sans ironie. Guillaume Il n'eut rien de l'humanité de son grand-père, s'écriant devant le sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: «Ah! les braves gens!» Rien de son père qui mérita le nom de Frédéric-le-Noble, et qui mourut de deux souffrances, celle que le mal mit dans sa gorge, celle que la fébrile impatience de régner que témoigna son fils mit dans son cœur.

Guillaume II paraissait séduisant au temps de sa jeunesse. Enfant, il était un aimable compagnon de jeux. Nous avons saccagé ensemble les fraisiers de Laeken. Sacrilège pardonné à cause de lui!

Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce fût. Je l'ai cru grand; j'ai beaucoup attendu de sa puissance, à l'exemple, je crois, non seulement de son peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie merveilleuse à jouer. Il n'a pas su, il n'a pas pu; il lui a manqué ce qu'il fallait, et peut-être, d'abord, une femme habile et bonne. Le fond n'existait pas chez lui. Une femme eût pu l'y mettre ou y suppléer.

François-Joseph avait été presque brillant au début de son existence active. Il parut même distingué. Trente ans plus tard, son visage prenait une expression vulgaire que ses premiers portraits ne faisaient pas prévoir. Mais il donnait, à distance, l'impression d'être quelqu'un. La hauteur morale de l'Impératrice l'élevait d'un reflet de son éclat.

Moins favorisé, plus Guillaume II vécut, plus il se gâta d'aspect, de parole, de tenue. Deux hommes avaient exactement pris sa mesure et n'auguraient de lui rien de bon: le Prince de Galles, qui fut Edouard VII, et le Roi mon père.

L'opinion intime de mon père m'est revenue bien souvent. Ce serait tout un chapitre qui nous mènerait loin. Je me bornerai à dire que le Roi avait prévu que l'Allemagne, grisée d'excitations guerrières par Guillaume II, prédicant du vieux rite prussien, finirait par se jeter sur la Belgique, sur la France et, au besoin, sur le monde entier.

Les défenses de la Meuse furent une indication probante de la préoccupation du Roi. Mais on est bien loin de savoir tout ce qu'il dit, ce qu'il fit, ce qu'il voulut faire à ce sujet.

Malheureusement, certains partis et certains hommes influents en Belgique, de bonne foi d'ailleurs, dans leur égarement, combattirent ses desseins au lieu de les servir. La patrie en a cruellement souffert.

Comment Guillaume II est-il arrivé aux aberrations qui ont entraîné la disparition des trônes de l'Europe centrale et tant de calamités? Ce n'est pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente, l'effet d'une ambiance fatale, créée par les ambitions de l'Allemagne et «ses instincts barbares». L'empereur allemand avait un pouvoir immense; il était, en fait, un monarque absolu. Ni le Reichstag, ni le Bundesrath, ni les Parlements d'Etats ne le gênaient. Le cabinet de l'Empereur gouvernait l'armée, qui gouvernait la nation. Donc, tout se ramenait à la personne impériale, fruit magnifique de la discipline et de la force prussiennes.