Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies allemandes étaient très menacées. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller amorphe de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres mixtes, ne pouvaient longtemps résister à l'anachronisme de formes usées, et qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque année, plus de voix au socialisme et au républicanisme.
Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils reviennent, sinon les mêmes, d'autres peut-être, mieux adaptés. Les peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement à leur disposition. La monarchie est celui qui leur plaît ou, plutôt, qu'ils supportent le plus souvent. Elle procède du principe familial, prince éternel. Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître en Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et soumise aux contrôles nécessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son archaïsme la condamnait.
Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir par un renouvellement constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies vieillissent par des hommes de même sang, de même nom, de même formation, et qui prétendent se perpétuer, identiques, dans le changement des idées. Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une république. Mais parce que le principe familial est le fond même de l'existence de la société, et que la république favorise plus l'individu que la famille, la république est, à son tour, amenée à disparaître, et la monarchie reparaît. Ainsi va le monde.
L'Allemagne serait la première à le dire, si elle avait le moins du monde l'esprit philosophique. Une légende veut qu'elle l'ait, et rien n'est plus invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a pas sur terre de peuple à la fois plus métaphysicien et moins philosophe, que le peuple allemand. La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre ses rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien à la clairvoyante sagesse. Il est allé, les yeux fermés, à l'abîme creusé sous ces pas par la Prusse impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'à jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les maîtres de l'heure.
Certaines monarchies à panache, pressées par le socialisme en veston, croyaient arriver à s'accommoder de la Sociale-Démocratie comme la Sociale-Démocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle était la petite cour de Tour et Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était bien la plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue.
On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! Nous étions au jeu en diadème et robe à traîne! Etiquette imprévue pour manier une énorme boule et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus d'une joueuse gémissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du corset. Heureusement qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et solidité. Si cela se passait en un temps où les femmes sont vêtues de transparences aussi écourtées que possible, que ne verrait-on pas?
Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard que j'ai joué aux quilles en toilette de cour. C'était toujours ainsi. On allait à la partie en cortège, et précédé d'un maître de cérémonies.
Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'était très drôle.
La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. Le Prince et la Princesse recevaient avec faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé royalement, et entouré de jardins tenus avec amour. La cuisine égalait celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'était, partout, un cérémonial suranné, mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté d'une sorte de rythme et d'arrangement où revivait la dignité des temps passés.
On allait aux courses en calèches d'apparat, excellemment attelées, précédées de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des écuries, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture princière, et les gentilshommes du service étaient si empressés que, si l'on eût manqué de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient voulu galamment y suppléer de leur personne.