Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et précédés de porteurs de flambeaux, jusque dans la loge princière.
Une telle étiquette obligeait à être constamment en représentation. Mais cela plaisait au Prince et à sa femme; ils ne vivaient que pour continuer les siècles abolis.
La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche, avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré par la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir à celle-ci une parure qui aurait appartenu à l'infortunée reine de France. Il la trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions à la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder le visage de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, à l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric qui coiffa la Princesse à la frégate, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on eût été bien fâché de voir partir pour l'échafaud.
Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête révolutionnaire en Allemagne, fut épargné aux princes renversés. Ils partirent pour l'étranger, et non pour l'échafaud.
La Germanie, livrée à elle-même et non plus grisée par Berlin, n'a massacré aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice, devrait donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en parlent sans la connaître.
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Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie était différente de celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point de cortèges à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une tenue aimable et distinguée qui était au goût de ce Prince allemand de haute et humaine culture, mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà dit combien il fut bon pour moi.
Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine. Son affection ne varia jamais. Près du duc et de la duchesse, ma tante, très affectueuse, j'ai oublié souvent les tristesses de mon mariage.
Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, à travers les forêts de sapins et de hêtres, étaient pour moi un plaisir enivrant.
Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'âge ne pesait pas. Souvent, dans la montagne, j'étais portée par une mule blanche, et le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le paysage agreste, la bête et l'amazone.