Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de grands arbres éclairés de lumières heureusement distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée d'une guirlande de fleurs qu'il faisait préparer chaque jour, délicat hommage du plus courtois des oncles.

Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la Rosenan des heures gaies et charmantes. Ses filles étaient exquises. Quelle radieuse apparition que celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne pouvait l'oublier, ne l'eût-on vue qu'une fois.

Cobourg, berceau d'une famille qui a donné tant de rois et de reines, de princes et de princesses royales et impériales, voyait fréquemment s'y réunir les générations vivantes.

Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, l'époque des vacances, les ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs charges, ceux-là le fardeau des études.

Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, tendait à être lui-même et à s'égaler au commun des mortels.

L'attrait d'une existence normale est très vif sur ceux qui en sont privés par leurs fonctions et les devoirs de la représentation. Le public se fait ordinairement une fausse idée des personnes royales. Il les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent à être «comme tout le monde».

Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent à s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanité. Ils ont perdu la tête à force de prendre des poses devant leur glace, et d'être encensés de flatteries. Mais ces déformations sont accidentelles. Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, dans n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les mêmes conséquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en plus entourée de contrôles, et limitée à une fonction symbolique, nécessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle pourra être excellente, efficace, étendue, si le Prince est quelqu'un; médiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Après lui, un autre, meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le suffrage universel et le choix des assemblées ne sont pas moins aveugles que le sort.

Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, déçue dans ses ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale et impériale de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur la tête de son fils d'un œil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'égoïsme et la vanité du personnage l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité de sa belle-fille!

Les Romanow et leurs proches étaient des fidèles de Cobourg. Les Grands-Ducs, frères de la Duchesse Marie, ses belles-sœurs les Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique différemment, apportaient les échos de cette fastueuse et complexe cour de Russie, cour asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille ans de la compréhension du siècle.

Entre autres cérémonies mémorables, dont je fus témoin au berceau familial, j'ai gardé souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le bonheur semblait de la fête. On avait invité l'Amour, hôte rare des unions princières.