Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre «Niki» avec Alice de Hesse, célébrées aussi à Cobourg.

Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif, insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiancée était lointaine, absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son entourage par son penchant au rêve et à l'étrangeté.

Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, mariée au Prince Henri de Battemberg, auprès de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de prédilection. La souveraine voulut pour elle le trône de Russie et fit le mariage dont je vis les fiançailles. La vieille reine les présidait. Elles furent sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, y régner, ce fut une joie forcée, factice. On sentait comme un poids peser sur l'assistance. Mystérieux avis du Destin.

XIV

LA REINE VICTORIA

Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de Cobourg et moi, nous fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et cousine? Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie de famille, et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de préférence les Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.

Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint plutôt déformant, le visage fort coloré, elle avait grande allure quand elle faisait son entrée, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel. Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours arrangé de sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, en général, vêtue d'une robe de soie noire à petite traîne, décolletée en pointe. Elle portait au cou, en médaillon, le portrait du Prince, mari inoublié; sur la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement des gants. Dans les grands jours, le Ko-hi-nor, ce diamant merveilleux, trésor des trésors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du bonnet.

Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle était expressive de gestes, de ton, de regard. Son nez avait des façons de frémir qui révélaient ses pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle promenait sur le cercle familial formé autour d'elle? Le moindre défaut de toilette, le moindre manque à l'étiquette était immédiatement remarqué. L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, adressée d'un air et d'une voix qui ne toléraient aucune réplique. A ce moment, le nez se plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait davantage, et toute la personne royale semblait agitée de mécontentement.

L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle eût voulu faire oublier sa vivacité.

En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, d'un petit signe de tête protecteur.