J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.
Elle détestait les cheveux bouclés en franges cachant le front. On se souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais conformée. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la Reine, elle me dit, un jour: «Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une manière plus princesse.»
Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne goûtait pas non plus cette coiffure, et fut témoin de l'observation de notre tante. Celle-ci lui aurait donné le Ko-hi-nor qu'il n'aurait pas été plus satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une algarade qui eut pour résultat de me décider à ne point tenir compte du reproche de la Reine. Mes cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées sur mon front.
A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle saison, la Reine sortait en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous étions généralement admis à l'honneur de l'accompagner.
Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de l'appartement royal. Enfin, précédant la Reine, le plaid sur le bras, le flacon de whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le fidèle Ecossais qui tint une place considérable dans la gazette de la cour et de toutes les cours, à la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.
Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attelé de deux gris pommelés, et la promenade, qui devait durer environ deux heures, commençait.
La nuit venant, John Brown se trémoussait sur le siège. Il se retournait fréquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour. Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement qui, malgré le réconfort du whisky, eût compromis sa santé, et l'eût empêché de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai remarqué seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au crépuscule, par temps humide. Elles le rendaient de méchante humeur. Il ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se gênait en rien, du reste.
Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes en savaient quelque chose.
Il advint au Prince de Galles, qui devait être le grand Roi Edouard VII, de souhaiter d'être introduit chez sa mère à une heure où il n'était pas annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit simplement: «Not allowed, Sir.»
Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute créature humaine, ses moments de liberté, elle n'en fut pas moins une grande souveraine et une haute figure. Son Jubilé, célébré avec l'éclat dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en délire, la chevauchée des rois, des princes, des rajahs indiens et autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes constellés de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des «Mille et une Nuits».