Mon mari est riche. Que lui servirait de me refuser quoi que ce soit? Cela flatte son amour-propre d'abord, d'entendre vanter le train de notre maison, mes chevaux et les diamants qu'il me donne. Mais je puis vous le dire, à vous, ma Mariette adorée, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, et il m'arrive parfois de faire de douloureuses réflexions lorsque je me retrouve seule dans ma chambre à coucher, le soir, tandis qu'il est, lui, je ne sais où, à Paris, à son cercle, d'où il ne rentre que fort tard.

Je tâche d'y songer le moins possible; et il faut bien que j'oublie, en effet, pour paraître ce que je suis aux yeux du monde, c'est-à-dire la femme heureuse dont on envie le bonheur. J'étouffe mon coeur quand il me parle, parce que sa voix me donne toujours des conseils qui me troublent, et je ne sais quelle puissance incompréhensible qui se trouve en moi, me pousse à l'écouter. Alors, pour chasser cette tristesse qui m'envahit, pour échapper à ces préoccupations qui m'obsèdent, je me rejette plus avant dans le bruit, dans les fêtes et mes toilettes. Que voulez-vous? je cherche dans les plaisirs de mon luxe l'oubli de ce qui manque à mon âme.

Et voilà que, moi qui vous écrivais pour tâcher de vous égayer un peu, je suis triste comme un gros bonnet de nuit qui s'aviserait de parler. Voilà ce que c'est que d'écrire à sa meilleure amie d'aussi vilaines lettres que la vôtre. On lui fait perdre la moitié de sa pauvre gaieté, et elle devient incapable de vous rendre le courage qu'elle n'a plus elle-même. Ainsi, vous voilà prévenue.

Pour cette fois-ci je vous pardonne, parce que l'on peut être plus triste ou plus mal disposée un jour que les autres. Cela dépend un peu du temps qu'il fait. Et puis, à la campagne … et à la campagne en province, surtout! Mais cela est une raison de plus pour que vous rentriez bien vite à Paris, où l'on ne peut plus se passer de vous. Voilà, Mariette de mon coeur, chère aimée, ce qu'il faudra m'annoncer dans votre prochaine lettre.

Vous me le promettez, n'est-ce pas? à moi, votre meilleure amie, qui vous aime et qui vous regrette, mais aussi qui vous attend,

CÉCILE DALMAY.

Enghien, Septembre 1854.

III

MARIE A CÉCILE

Je suis bien triste, ma pauvre Cécile, et je ne puis me rendre compte de l'état de mon âme.