Voilà aujourd'hui deux mois, deux longs mois que j'ai reçu votre lettre bonne et tendre comme tout ce qui vient de vous. C'est ma seule compagnie ici, je me trouve moins seule en relisant ces lignes pleines de souvenirs où j'aperçois comme en un miroir les reflets lointains de mon passé, qui se perdent peu à peu dans la brume de l'horizon en silhouettes gracieuses et insaisissables.

Insaisissables! ce mot rend bien ma pensée, et je n'avais jamais senti, en le voyant écrit, tout ce qu'il peut renfermer de tristesse! Car je tends les bras maintenant, mon amie, vers cette image fugitive, douloureusement riante, et je pleure et je me débats, folle de désespoir, car je ne trouve rien sous mes mains que le vide et la nuit, car je sens mon coeur se serrer de plus en plus, prêt à étouffer entre les angoisses de cette solitude mortelle.

Je me sens mourir nuit et jour, heure par heure, minute par minute. Et c'est cette solitude qui me tue; et je ne puis plus la fuir, et elle s'appesantit sans cesse, impitoyable et morne, sur mon âme à jamais défaillante.

Ma santé ne me permet plus de m'en aller d'ici. Le moindre voyage suffirait à épuiser le peu de force qui me reste; et quand, après avoir passé ma journée assise auprès de ma fenêtre à lire ou à rêver, je veux faire un tour de parc pour profiter d'un rayon de soleil, je suis brisée en rentrant comme si j'avais été battue. Que se passe-t-il en moi? Je ne puis le comprendre. Et puis, je n'ose pas, j'ai peur de le deviner. Pourquoi? Du reste, je ne sais pourquoi je vous parle de toutes ces folies qui sont capables de vous attrister, et dont la seule pensée me trouble et me tourmente moi-même.

Parlons de vous, ma Cécile bien-aimée, de vous qui souffrez aussi, et qui êtes contrainte de cacher votre peine. Combien je vous plains, mon amie, et qu'il doit vous en coûter de garder, pour le monde indifférent qui vous entoure, le masque de bonheur sous lequel vous languissez! Et encore, vous êtes meilleure que moi, car votre lettre était pleine de tendresse et de gais souvenirs. Tandis que moi, au contraire, je ne sais que vous affliger chaque fois que je vous écris. Mais vous me le pardonnerez, n'est-ce pas, Cécile? car il faut me traiter avec l'indulgence qu'on a pour une enfant malade. Si je suis aussi triste, c'est qu'il m'est impossible de lutter contre la langueur qui me tue, voyez-vous!

Mon médecin n'ose plus se fier à lui seul, et il a fait venir ici deux docteurs célèbres de Paris. Tous trois n'osent presque plus me cacher l'état dans lequel je me trouve. Ils ne m'ont rien dit, mais je vois bien sur leur visage, lorsqu'ils se consultent devant moi, que ce n'est plus qu'une affaire de temps. C'est fini! je puis encore traîner pendant quatre ou cinq mois peut-être, mais je n'irai pas plus loin.

Je suis entourée ici de bonnes gens qui passent leur vie à s'efforcer de m'épargner toute espèce de contrariétés. Mais il me semble, en voyant leurs visages silencieux et mornes, qu'ils sont tous prévenus, et je crois lire ma condamnation sur chaque figure que je rencontre.

Je suis obsédée par une foule d'idées pénibles, de visions étranges, inexplicables.

J'ai fait, pendant une nuit de la semaine dernière, un horrible rêve dont le souvenir me pèse depuis ce moment et me poursuit sans relâche.

J'étais assise avec Justine dans le bois qui se trouve derrière la maison. Nous parlions de Paris, de vous, qui deviez arriver ici le jour même pour passer une semaine auprès de moi. J'étais guérie ou à peu près, et je comptais m'en retourner avec vous. Tout d'un coup je vis les arbres qui nous entouraient glisser sur la terre, comme si une main puissante les avait repoussés et je me trouvai debout au milieu d'une plate-forme autour de laquelle ils s'étaient arrêtés en rond, serrés les uns contre les autres. Mais ce n'était plus les mêmes que tout à l'heure; de quelque côté que je voulusse tourner mes regards, je n'apercevais plus que des cyprès dont la noire verdure montait constamment en tiges roides et droites vers le ciel. Effrayée, je me retournai vers Justine pour prendre sa main. Justine avait disparu. Je voulus l'appeler; ma langue restait collée à mon palais. A la place qu'elle occupait un instant auparavant, le spectre de la Mort, tel qu'on nous le dépeignait au couvent, ricanait à côté de moi; je sentais son souffle repoussant et humide effleurer mes lèvres et mes joues, qu'il flétrissait, en passant, et parcourir tout mon corps comme un frisson indicible. L'émotion que j'éprouvais est inexprimable. Je tremblais d'une manière effrayante. Enfin, à travers les arbres, j'aperçus une forme qui venait de mon côté. C'était vous. Mais vous n'étiez pas seule. Mon coeur bat encore de l'impression que j'ai ressentie en la voyant. Auprès de vous, marchait un homme jeune dont les traits, où respiraient la tristesse et la distinction, m'étaient déjà connus. Ne pouvant parler, je tendis les bras vers vous. Sa tête se releva alors, et ses yeux brillèrent d'un éclat inouï. Tous deux, vous m'aviez compris et vous veniez me chercher. Vous alliez arriver à la limite des arbres. Alors le spectre fixa sur moi son regard vide et hébété: je ne vous voyais plus. Puis il posa son doigt sur mon coeur, et de l'autre main il me montra une éclaircie au milieu des cyprès. Dans une allée dont je ne voyais pas la fin, je vous aperçus tous les deux; mais au lieu de venir, vous vous éloigniez de moi, enlacés dans les bras l'un de l'autre. Désespérée, je poussai un cri terrible. Ni vous ni lui ne vous êtes retournés. Le fantôme ôta son doigt de mon coeur et se mit à courir autour de moi en traçant un cercle qu'il agrandissait à chaque tour. A la place où j'avais senti le contact mortel et glacé de sa main osseuse, j'avais une plaie par où mon sang se perdait goutte à goutte et creusait dans le sol un trou dans lequel j'enfonçais peu à peu, comme en un tombeau. En ce moment, de larges flocons de neige commencèrent à tomber. Je trouvai la force de prononcer une parole, et le nom que je jetai à l'air sans échos n'était pas le vôtre, Cécile. Lui, ne se retourna pas encore. Je tombai à genoux. Mes genoux s'attachèrent à la terre.