Hurrah!—hé!—holà!—ho!—bravo!
Silence!… en triomphe Stello!
Il faut le coucher sur la table.
Parle donc!… as-tu soif?… Que diable!
Il ne fait pas un mouvement.
Salut! c'est le roi de la fête!
Monte à côté du roi, Georgette,
Et verse à boire à ton amant.
Telle dans la campagne, à cette heure attardée,
L'orgie osait troubler le silence des bois.
La maison d'où partaient ces cris et cette voix,
Était celle où Stello, cette même soirée,
Sur la fin d'un souper se trouvait ivre-mort.
Ainsi que l'avait dit un ami charitable,
Sans qu'il pût dire un mot, ni faire un seul effort,
On l'avait de son long étendu sur la table
Où le seigneur du lieu trônait, sans sourciller,
Les pieds dans les débris d'un salmis de faisane
Tandis qu'un jambon d'York lui servait d'oreiller.
Auprès de lui debout, la belle courtisane,
Georgette, la bacchante au front échevelé,
La lèvre en feu, les yeux brillants de volupté,
Laissant voir son beau sein qui s'abaisse et qui monte,
Ivre de bruit, de vin, de plaisir et de honte,
Achevant le refrain qu'elle avait commencé,
Lui versait de son haut un flacon sur la tête.
Cependant qu'autour d'eux le reste de la fête,
Sans cesse redoublant son tapage effréné,
Avec des cris de joie, au comble de l'ivresse,
Dansait, criait, hurlait, et dans son allégresse,
Près de tomber aussi, semblait plus acharné.
Stello, lui, l'oeil éteint, le visage livide,
Ses cheveux inondés et collés par le vin,
Son beau col débraillé dans sa chemise humide,
Plus pâle que jamais sous la clarté morbide
Des lustres que déjà pâlissait le matin,
Laissait pendre ses bras comme une masse inerte.
Ah! si Rosine alors, par une porte ouverte,
Avait pu contempler ce spectacle navrant!
Devant cette misère et cet abaissement,
Devant ce regard morne et cette indifférence;
En songeant qu'elle avait d'une vaine espérance
Bercé ce coeur qu'ensuite elle avait déchiré;
En songeant qu'elle seule avait désespéré
Celui qui cherchait là l'oubli de sa souffrance
Et qu'à peine, aujourd'hui, son oeil reconnaîtrait;
En retrouvant ainsi cette riche nature
Où la pâle Débauche imprimait sa souillure,
Aurait-elle pleuré de ce qu'elle avait fait?
VI
Depuis tantôt six mois qu'il menait cette vie,
Cherchant en vain l'oubli qu'il ne pouvait trouver,
Après avoir couru par toute l'Italie,
Suivi du train royal d'un prince qui s'ennuie,
Un soir notre héros débarqua dans Alger.
Son luxe pouvait seul égaler sa folie,
Et, pour le coup, Stello se ruinait bel et bien.
Les faciles amis qu'il traînait à sa suite
Prévoyaient, sans aller ni plus loin ni plus vite,
Que leur hôte, en deux ans, mangerait tout son bien.
Lui-même il le savait et glissait de plus belle
Sur la pente fatale où nous pousse l'ennui.
Il disait seulement,—sa ruine vînt-elle,—
Qu'il partirait avant qu'on n'en sût la nouvelle,
Et qu'on n'entendrait plus, dès lors, parler de lui.
Pour le moment Stello, sans souci de la vie,
Menait un train de prince en son château d'Hydra.
C'est là que nous l'avons, par une nuit d'orgie,
Retrouvé, s'affolant en noble compagnie,
Fort épris de Georgette et gris comme un soldat.
O dédale du coeur, labyrinthe plein d'ombre!
Mystère de l'amour,—ô palais!—ô décombre!
Qui de nous a jamais sondé ta profondeur?
Ceux qui l'ont voulu faire en sont morts de douleur
Sans avoir vu la fin de tes détours sans nombre.
Si basse est donc ta voûte et ton chemin si sombre
Que, parmi tant de fronts que ton air a flétris,
Les plus hautains soient ceux qui sont les plus meurtris?
Est-il vrai qu'ici-bas il n'est de grands poëtes
Que ceux qui n'ont chanté dans leur divin concert
Et pleuré dans le vent de leurs nuits inquiètes
Que leurs sanglots réels et que leurs propres fêtes,
Et que l'on n'est si grand que pour avoir souffert?
Se peut-il donc, mon Dieu, que l'amour d'une femme
Une misère, un rien, un caprice écouté,
Jette, ainsi qu'une tête au tranchant d'une lame,
Notre coeur dans la boue et qu'il creuse en notre âme
Une plaie où se va perdant l'éternité?
Ce pâle libertin, ce masque à l'oeil stupide
Qui regarde sans voir, ce fantôme livide,
Ce cadavre vivant, le reconnaissez-vous?
Ce ne peut être lui…. C'est un autre…. Il se lève:
Non, ce n'est point Stello qui gisait là-dessous.
C'est une ombre sans os, comme on en voit en rêve.
Mieux vaudrait, si c'est lui, l'avoir percé d'un glaive
Et jeté ses lambeaux aux fanges des égouts.
Circé se vanterait de sa métamorphose!
Ce ne peut être lui. C'est une horrible chose,
Cependant, que de voir un aussi jeune front
Pâle et déjà courbé sous cet immonde affront.
C'était pourtant bien lui, cet enfant qui, la veille,
Capable de tout bien comme de tout honneur,
Osait parler d'amour et croyait au bonheur.
Telle on voit, dans les champs, une féconde treille
S'embellir, appuyée au flanc d'un chêne altier:
Mais un jour l'arbre tombe, et la vigne, en souffrance,
Ployant sous le fardeau de sa propre abondance,
Se mêle dans la boue aux pierres du sentier.