Tant qu'il avait gardé quelque faible espérance
D'être aimé de Rosine, il sentait cet amour
Vivre dans sa poitrine et grandir en son âme,
Et, comme un acier pur s'endurcit à la flamme,
Sa nature, en aimant, s'élevait chaque jour;
Mais, une fois ce charme arraché de sa vie,
Une fois qu'il eût vu la dernière lueur
Qui lui montrait le ciel, s'éteindre dans son coeur,
Alors il lui sembla, dans sa fierté meurtrie,
Que ce monde, après tout, n'est qu'une comédie
Infâme et désolante, et que c'est un malheur
Pour tout homme, ici-bas, d'être un homme d'honneur.
Lors, mesurant l'abîme, il comprit sa détresse;
Et son coeur retomba d'autant plus désolé
Qu'il s'était élevé plus haut dans sa tendresse
Pour suivre en souriant son fantôme envolé.
C'est ainsi que l'on voit, dans le soir étoilé,
Un nuage qui passe emprunter un visage
Dont notre oeil se complaît à suivre le mirage;
Et qu'enfin, quand la brise en disperse l'image,
Réveillé tout à coup de ce rêve enchanté,
Notre coeur se débat dans la réalité.
Grandi par son amour, c'est par lui qu'il s'abaisse!
Plus vaillant fut Stello, plus morne est sa faiblesse!
Tout ce qui l'eût fait grand se tourne contre lui,
Et c'est son propre coeur qui le tue aujourd'hui.

C'était bien lui. Son coeur tressaillait en lui-même.
En vain il refoulait, par un effort suprême,
Ses larmes et ses cris et sa folle douleur;
En vain il affectait une froide ironie;
En vain dans la débauche il consumait sa vie;
En vain, pour le tuer, il reniait son coeur:
Son coeur n'était pas mort! Grandi par sa souffrance,
Pendant les nuits d'ivresse et de pâles excès,
Sous son masque impassible il pleurait en silence.
Mais, sitôt qu'il sortait de son sommeil épais,
Stello sentait en lui sa terrible morsure,
Et, plus vivace encore après sa flétrissure,
De son ancien amour l'éternelle torture
Se réveillait alors, plus rude que jamais.

Quelquefois, cependant, sa puissante nature
Reprenait le dessus. Il redevenait lui.
Alors il se disait qu'ici-bas rien ne dure,
Et, se trouvant plus calme, il croyait à l'oubli.
Ces jours-là, fatigué de sa dernière orgie,
Las de son monde et las de sa banale vie,
Pour errer librement et rêver sans témoin
Il partait à cheval et s'en allait au loin,
Marchant à l'aventure et, laissant sa pensée
Lui retracer tout bas sa jeunesse effacée,
Conduit par son murmure et bercé par son chant.
Souvenirs qui vivez dans notre âme endormie,
Charme mystérieux! votre mélancolie,
D'où vient-elle? et que veut son murmure enivrant?

Par un de ces jours-là, seul, comme à l'ordinaire,
Stello longeait la mer et se laissait aller
A ce calme complet où la nature entière,
Sous ces ardents climats, semble se dévoiler.
C'était en plein automne. On eût dit que la terre
Eût caché, ce jour-là, le soleil dans son flanc,
Tant le ciel était tiède et le jour caressant!
Il s'enivrait. Pour lui c'était un nouveau monde
Que ses yeux saluaient pour la première fois.
Tout s'était effacé: ses rêves d'autrefois,
Sa fièvre, ses sanglots, sa misère profonde.
Tout, jusqu'à son amour, jusqu'à l'ivresse immonde,
Jusqu'à son nom, jusqu'à ses yeux, jusqu'à sa voix.
Son coeur était vivant! Il sentait sa jeunesse
Se soulever en lui sous le souffle divin
Qui passait dans son âme, et, comme une ombre épaisse,
Les cendres du passé s'envoler de son sein.
Son coeur était vivant! Il aimait la nature.
Il se berçait au chant de l'onde qui murmure
Et comprenait le monde on regardant les cieux.
Il lui semblait entendre une voix inconnue
Dont le timbre, dans l'air, chantait sa bienvenue
Et volait sur ses pas, oiseau mystérieux.
Son coeur était vivant!

Quand il vit la campagne
Se teindre à l'horizon de la pâleur du soir,
Quand il vit le soleil pencher sur la montagne
Qui se dressait déjà comme un fantôme noir,
Alors il s'aperçut qu'une grande distance
Le séparait d'Alger qu'il ne pouvait plus voir.
Nul bruit au loin. Le flot troublait seul le silence.
Il tourna son cheval pour mieux s'orienter
Et vit, dans un rayon lointain, se dessiner
Sidi-Ferruch, ainsi qu'un fil sur la mer bleue;
Il tourna derechef et gravit le coteau:
Le Tombeau de la Reine au loin; à droite l'eau;
A gauche, Coléah la Sainte; un quart de lieue
Le séparait alors de ce fond sans pareil
Où s'endort Bou-Smaël au couchant du soleil.

Stello prit le parti d'y coucher à l'auberge.
Un quart d'heure plus tard il était attablé
Hôtel de la Panthère, aspirant l'air salé
Que fraîchissait le soir et qu'exhalait la berge.

En face, à la fenêtre, une enfant de seize ans
Le regardait dîner. Elle était blonde et blanche:
Blonde,—comme Rosine,—ayant ses traits charmants,
Appuyant sur sa main sa tête qui se penche
Et laissant son travail pendre sur ses genoux,
Rêveuse dans sa pose et comme subjuguée,
Elle considérait Stello d'un oeil si doux
Qu'il n'est douceur au monde à s'en faire une idée.
Raphaël l'eût conçue et Greuze l'a rêvée.
Quel mystère insondable elle avait dans les yeux!
Dans le pays, chacun se la rappelle encore,
Moins doux que ses regards sont les feux de l'aurore;
Moins profonde est la mer et moins purs sont les cieux.
—Providence ou hasard,—quel destin, sur ces plages
Réservait cette perle au souffle des orages?
Au village on disait qu'elle riait toujours
Et qu'un ange habitait son âme. De nos jours
Il faut aller si loin trouver telle sornette!
Quoi qu'il en soit, un ange a de moins purs contours.
Du nom comme des traits, ressemblance complète:
Elle se nommait Rose: on l'appelait Rosette.

Quand la Fatalité nous trace le chemin,
Insensé qui s'agite et croit fuir son destin.

Rose le contemplait toujours, tendre et plus belle.
Pourquoi ce long regard attaché sur le sien?
Pourquoi cette rougeur sur ce front de pucelle?
Pourquoi ce flot d'amour qui bouillonnait en elle
Alors que cette enfant même n'en savait rien?
Qui l'approfondira, cet éternel mystère?
Chaîne d'anneaux perdus qu'on retrouve plus tard
Pêle-mêle enlacés, renoués au hasard
Pour se briser encore.—Et quelle chaîne amère,
Qui brise, en se rompant, les coeurs qu'elle resserre!
Le fait est que Stello pâlit horriblement
Lorsqu'en levant les yeux il vit ce front charmant,
Se croyant le jouet de quelque mauvais ange.
Leurs yeux s'étaient croisés d'un si rapide échange
Que son verre faillit échapper de sa main.
Mais lui, se reprenant, d'un mouvement soudain,
Il le vida d'un trait avec un rire étrange.

Tous deux s'étaient aimés quand revint le matin.