VII
Où sont-ils?—Le Méandre est parti pour la France.
Le flot, de son sillage a gardé la nuance
Dont la nacre s'efface. On peut encor le voir
Au tournant des rochers. «Adieu climats étranges
Où j'ai souffert! Adieu golfe aux mourantes franges
Que l'aube diamante et qu'argente le soir!
Je ne vous verrai plus, beaux lieux de ma souffrance,
Bords témoins de ma honte et de mon désespoir.»
… Il glisse, il fuit toujours. L'onde qui le balance
N'a jamais au soleil étalé plus d'azur.
Adieu!—Stello!—Rosette!—Espérance! Espérance!
Enfants! la vie est longue et l'horizon si pur.
L'horizon peut trahir et la mort nous surprendre.
Sur la proue appuyés, seuls et silencieux,
Deux jeunes gens sondaient cette mer et ces cieux
Qu'ils quittaient pour jamais, ne pouvant se défendre
D'une tristesse éparse à travers leur bonheur.
Les passagers, voyant deux âmes tant unies,
Se racontaient tout bas qu'après mille folies
De débauche et de luxe, il s'était pris de coeur
Pour elle qu'il avait enlevée et ravie,
Et qu'il s'en revenait avec elle à Paris
Pour fuir les lieux témoins de son ancienne vie,
De ses jours sans ardeur plus pâles que ses nuits.
VIII
Par quels détours secrets le hasard qui nous mène
Ne peut-il nous conduire à son but ignoré?
Par quel fatal pouvoir l'homme est-il condamné
A suivre malgré lui le destin qui l'entraîne?
Tel recherche la mort qui ne la trouve pas.
Tel autre la redoute et s'attache à la vie
Qui, laissant à moitié sa tâche inaccomplie,
Plein d'espoir et d'amour, vole vers le trépas.
Spectre aveugle, ô Destin! ce monde est ton esclave.
Insensé qui te fuit! Malheur à qui te brave!
O vieillard entêté qui nous tiens dans la main;
Quel grief as-tu donc contre le genre humain
Pour que le Tout-Puissant, protégeant ta vengeance,
Ait pu l'abandonner à ta lâche puissance?
O Muse! prends le deuil! pars et retiens tes chants
Loin de ces souvenirs que ma plume soulève.
Mon âme se reporte à de cruels instants.
Triste récit, pourquoi faut-il que je t'achève?
Pour mes vers désormais il n'est plus de printemps;
Ni les parfums du soir, ni les bruits de la grève
Ne se mêleront plus à mes tristes accents.
Jeunes, libres tous deux, souriant à la vie,
Rosette et son amant s'aimaient à la folie,
Et tenaient leurs amours pour uniques soucis,
S'inquiétant fort peu du reste; et l'habitude
Qu'avait prise Stello, dès qu'il fut à Paris,
De n'amener chez lui pas un de ses amis,
Fit que rien ne troublait leur chère solitude.
Ils vivaient donc heureux autant qu'il est permis.
Mais combien ce bonheur fut de courte durée!
Comme ils étaient comptés ces beaux jours! Destinée!
Destinée impassible! Oh! sombre lendemain
Que suspendait sur eux ton immuable main!
N'as-tu donc dans le coeur de pitié ni de honte
Qui te puisse émouvoir? Et n'est-il ici-bas
Nul qui puisse espérer, en te tendant les bras,
Que sa prière, au moins, te peut rendre moins prompte?