Or quoi qu'il l'eût voulu, Stello ne pouvait pas
Fuir le monde, et partant, y faisait bonne mine,
Engagé qu'il était par son ancien éclat.
Le bruit de son retour fut, comme on l'imagine,
Un grand événement dont tout Paris parla.
On médit bien un peu, mon lecteur le devine,
Cependant tout était pour le mieux jusque-là.
Mais hélas! quel bonheur jamais ne s'envola?
Insensés qu'ils étaient!—Ah! frémissez, madame!
Frémissez, car ce conte, ici, se change en drame.
Ma plume, en ce moment, hésite à retracer
Le simple et froid récit d'aussi pénibles choses.
Hélas! ô ma lectrice, ôtez vos habits roses!
O ma lectrice, hélas! vos beaux yeux vont pleurer.
Les amis de Stello, qui voyaient la comtesse,
N'avaient garde,—on s'en doute un peu,—de lui cacher
Ni comment il vivait, ni combien sa maîtresse
Lui ressemblait. C'était, dit-on, à s'y tromper
Jusques à les confondre et dire: Les deux Roses.
A force d'en parler on fit tant et si bien
Que le hasard, habile en ces sortes de choses,
Les fit se rencontrer au Théâtre Italien.
O Sphinx! entre les sphinx, impossible à comprendre!
En retrouvant celui qu'elle avait désolé,
Assis en face d'elle auprès d'une autre femme,
En le voyant heureux, et le sachant aimé,
Rosine, dans son coeur, sentit comme une lame
Dont le contact mortel, en déchirant son âme,
Lui fit comprendre alors que lui s'était vengé.
Et celle dont la bouche avait été muette,
Celle qui, froidement, avait brisé ce coeur
Et s'était fait un jeu d'une atroce douleur,
Ressentit à son tour cette fièvre inquiète
Dont il avait souffert, et se prit à l'aimer.
IX
Que faire au bal masqué si ce n'est d'y flâner,
Quand on est amoureux et qu'on sait que sa mie
Ne s'y doit point trouver? Lecteur, je vous supplie,
Lorsqu'on la sait chez elle et qu'on y doit aller,
Que faire en attendant sinon que d'y flâner?
Stello pensait ainsi. Rêvant à sa maîtresse
Et contraint d'être au bal, il flânait de son mieux,
Par-ci par-là mettant un nom sur une tresse,
Et s'amusait de voir passer devant ses yeux
Ce cortége dansant et d'écouter sans cesse
Le gai bourdonnement de cet essaim joyeux.
Il restait donc perdu dans cette rêverie
Où ce flot pailleté de rire et de folie,
De soie et de velours l'enfonçait pas à pas;
Suivant ce rêve ami sans en chercher la cause,
Lorsqu'il en fut tiré par un domino rose
Qui, prononçant son nom et lui prenant le bras,
L'entraîna dans le bal en lui parlant tout bas.
A l'azur de ses yeux pleins d'ombre et de tendresse,
Stello croyait avoir reconnu sa maîtresse.
Il était bien un peu surpris de la voir là,
A cette heure, tandis qu'il la croyait chez elle;
Peut-être aussi … vexé qu'on le crût infidèle:
Mais quel mal un amant peut-il voir à cela?
Il est vrai que Rosette était peu coutumière
Du fait; mais une nuit, mauvaise conseillère,
Avait pu lui souffler au coeur quelque soupçon.
Donc, à n'en pas douter, c'était elle. La chose,
Au reste, était d'autant plus probable que Rose
Connaissait quelque peu le maître de maison.
A propos de cela, madame, il faut vous dire
—Ce qui fût fait déjà, si je savais écrire,—
Qu'entre ces deux beautés, dont il est question,
La seule différence apparente et tranchée
Était un signe noir gros comme un grain de plomb
Dont Rosette portait la main gauche marquée.
Or donc, il arriva ce que vous prévoyez:
Qu'un gant trompa Stello; qu'à force de tendresse,
De ruse féminine et de regards noyés,
De désir et d'amour, cette autre enchanteresse
Eut raison du jeune homme … et qu'il était trop tard,
En un mot, quand Stello reconnut la comtesse.
En vain eût-il voulu maudire le hasard;
Sa bouche ne pouvait mentir à sa pensée;
Tout son amour passé lui refluait au coeur,
Envahissant soudain sa poitrine oppressée,
Sans qu'il en pût maudire ou dominer l'ardeur.
O chaste amante! et toi, pauvre Rose endormie,
Hélas! dans cet instant où se jouait ta vie,
Pendant que ton Stello mourait entre des bras
Qui n'étaient pas les tiens, tu ne t'éveillas pas!
X
Voilà notre amoureux avec ses deux maîtresses
Pareilles en tous points; d'un aussi tendre amour
Les aimant toutes deux et croyant sans détour
Rester loyal, tout en partageant ses caresses.
Vainement cherchait-il à se persuader
Qu'il ne devait point vivre en cette double ivresse;
Lui-même il condamnait sa coupable faiblesse
Et ne pouvait pourtant se résoudre à quitter
L'une ou l'autre des deux et, rien que d'y songer,
Il était pris soudain d'une telle tristesse
Qu'il se sentait pâlir et le coeur lui manquer.
Aux genoux de Rosine il se jurait dans l'âme
Que son coeur, malgré lui, n'aimait que cette femme
Et faisait le serment,—pauvres serments d'amours!—
De ne plus voir jamais Rosette de ses jours.
Mais quand, la nuit venue, il revoyait Rosette,
Honteux et repentant, il s'avouait tout bas
Qu'elle seule régnait sur son âme inquiète,
Et, sincère toujours, lui jurait sur sa tête
Qu'il n'avait, de sa vie, aimé que dans ses bras.