V
O vous, pour qui j'écris ces lignes!
—Et qui peut-être les lirez,
Bien qu'elles ne soient pas très-dignes
De l'honneur que vous leur ferez;—
Vous, les belles filles de France,
Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté,
Vous, le sourire et l'espérance!
Vous, la jeunesse et la beauté!
O vous à qui sourit l'Aurore,
A qui tous les bras sont ouverts,
Qui ne connaissez pas encore
Vos printemps d'avec vos hivers!
Vous, les vierges! Vous, les charmeuses!
Dont le coeur, peureux et hardi,
A des langueurs mystérieuses
Dans un corps jeune comme lui!
Vous, pour qui la coupe est remplie
Et qui vous sentez d'y goûter
Presqu'autant de peur que d'envie!
Vous qui faites aimer la vie
Ou qui la faites redouter!
Vous, pour qui les vieillards moroses
Ont des regards pleins de regrets!
Vous, pour qui les roses sont roses
Et les bleuets bleus tout exprès!
Vous, pour qui chantent les poëtes,
Pour qui les étoiles sont faites
Et brillent dans l'azur des soirs!
Vous, pour qui les perles sont rondes!
O vous, les brunes et les blondes!
Vous, les yeux bleus et les yeux noirs!
Si vous avez, par aventure,
Daigné me suivre jusqu'ici,
Laissez-là, je vous en conjure,
Laissez-là ce triste récit
Dont j'ai commencé la peinture,
Car un destin malencontreux
Réserve à nos deux amoureux
Un dénoûment des plus affreux.
Adieu le rêve! adieu l'ivresse!
Adieu l'amour et la tendresse
Et les frais soupirs éperdus!
Adieu le bal et ses délires,
Et les parfums et les sourires!
Adieu tous les bonheurs perdus!
Chevaux, postillon et berline
Qui, sur le flanc de la colline,
Descendiez si légèrement,
Vos grelots aux notes joyeuses,
Durant les nuits silencieuses,
N'effraieront plus l'écho dormant.
Sur le grand chemin solitaire
Vous n'écaillerez plus la terre
Que durcit le givre argentin.
Tout ce passé que je soulève
S'est évanoui comme un rêve
Aux premiers rayons du matin.
O gaîté! reste ensevelie.
Mon âme est désormais emplie
D'une sombre mélancolie.
Je suis si triste que vraiment
Je ne sais plus du tout comment
Je vais reprendre mon roman.
Et, malgré mon regret sincère,
Je commence à m'apercevoir
Que le dramatique et le noir
Ne sont pas du tout mon affaire.
Mais puisque j'ai, sans m'en douter,
Commencé de vous raconter
Une histoire des plus touchantes,
Quoi qu'il puisse m'en advenir,
Je vais tâcher de la finir
En vous priant d'être indulgentes.
Si vous aviez quelque amitié
Pour le héros et l'héroïne
De ce roman très-détaillé,
J'en appelle à votre pitié;
Car leur bonheur s'est effeuillé
Ainsi qu'un bouquet d'églantine.
Ma plume hésite à retracer
Le récit d'aussi tristes choses;
Hélas! quittez vos habits roses!
Hélas! vos beaux yeux vont pleurer.