VI
Donc, autrefois, c'était l'usage:
Pour peu qu'on se fût épousé
Et que l'on fût civilisé,
Il fallait partir en voyage
Le soir même du mariage.
On n'a jamais bien su comment
Ni pourquoi vint cette méthode;
Mais sachez que c'était la mode
Et que vous-même, assurément,
N'eussiez pas fait différemment.
Car, suivant un vieil axiome,
La mode était, dans le royaume,
Aussi puissante que le roi;
Et, pas plus tôt la noce faite,
On se fût fait couper la tête
Plutôt que de rester chez soi.
Le départ était une rage;
On n'épousait pas sans partir.
En raison de votre grand âge,
Vous devez vous en souvenir.
Or, voyez si la destinée
Est malignement enchaînée;
Un sourire amène des pleurs.
Cette mode qui vous étonne
Fut pour Patrice et pour Léone
La source de tous les malheurs.
A vous dire le vrai, je doute
S'ils étaient mariés ou non.
Ils suivaient bien la même route,
Mais ce n'est pas une raison.
Je n'ai vu ni monsieur le maire,
Ni le curé, ni le notaire,
Ni les voitures d'apparat,
Ni le moindre bout de contrat,
Ni tuteur, ni père, ni mère,
Ni parents, ni gens, ni témoins,
Mais enfin j'ai vu les conjoints,
Et, pour moi, je les considère
Comme bien et dûment unis,
Mariés, prêchés et bénis
Par tous les abbés de la terre.
Dans tous les cas je crois qu'on peut
Dire qu'il s'en fallait de peu,
Car, dès le soir, ils s'en allèrent
Et, huit jours après, s'embarquèrent,
Ce qui, pour ce temps-là, dit-on,
Était le suprême bon ton.
S'ils voulaient aller en Turquie,
Ou dans l'île de Bornéo,
Ou simplement en Italie,
C'est ce que je ne sais pas trop.
Ce que je sais, c'est qu'un navire
Se perdit vers le lendemain,
Qu'un pêcheur (pas Napolitain,
Mais c'est tout ce que j'en puis dire)
Au bord du rivage trouva,
Pâle et blanche, Léonita,
Comme une madone de cire.
Elle était sur le sable fin,
Sous le gai soleil du matin
Qui riait dans sa chevelure.
La vague l'effleurait un peu,
Comme une fille qui ne peut
Abandonner une parure.
L'eau verte et le soleil joyeux
Mêlaient parmi ses longs cheveux
Des reflets d'or et d'émeraude;
Et les flots qui les déroulaient
Jouaient avec et s'en allaient
Comme des enfants pris en fraude.
Un sourire presque effacé,
Dernier vestige du passé,
Entr'ouvrait sa lèvre pudique,
Et l'aurore qui rayonnait
Sur son front pâlissant, formait
Un contraste mélancolique.
Sachez pourtant, si vous l'aimez,
Que ses beaux yeux inanimés
N'étaient pas à jamais fermés.
Léone revint à la vie.
Le pêcheur, pas Napolitain,
Qui la trouva sur son chemin,
Jugea qu'elle était endormie.
Ce fut lui qui fut son docteur,
Et qui, chose assez inouïe,
Fut en même temps son sauveur.
Il la prit tout évanouie,
L'emporta jusqu'en son réduit,
Et, sans plus de cérémonie,
Vous la coucha droit dans son lit.
Puis il fallait voir le bonhomme,
Par la chambre allant et venant.
Et soignant Léone tout comme
Si c'eût été son propre enfant.