Si bien qu'à la fin, ô prodige!
La belle fille ouvrit les yeux
Et dit, en voyant ce bon vieux,
Les mots sacramentels: «Où suis-je?»
Il la rassura de son mieux,
Lui dit comme il l'avait trouvée
Et combien il était joyeux
De penser qu'elle était sauvée.
Alors elle lui raconta
Comment elle, Léonita,
Et son «frère,» et tout l'équipage
Du navire avaient fait naufrage;
Qu'elle et son «frère» avaient pensé
Se sauver ensemble à la nage
Et qu'ils avaient bien commencé;
Mais qu'à la moitié du voyage
Les vagues et l'obscurité
Les firent changer de côté;
Qu'alors elle s'était perdue;
Qu'elle était enfin parvenue
Jusqu'à cette plage, mais là,
Tout ce qu'elle se rappela,
C'est qu'elle perdit connaissance.
Puis, comme elle s'inquiétait
De son «frère» qui lui manquait,
Le bonhomme, comme l'on pense,
Lui dit, pour la rasséréner,
Tout ce qu'il put imaginer
De plus propre à la circonstance,
Jurant ses grands dieux qu'on avait,
Dans un port voisin, qu'il nommait,
Fait le plus complet sauvetage
Du navire et de l'équipage.
Et, tout en lui contant cela,
Près de la belle il mit un plat,
Puis un verre, puis une assiette,
Et je crois même une serviette.
Léone avait l'esprit fort gai.
Du moment qu'elle eut distingué
Dans le discours sans queue ni tête
Dont le brave homme lui fit fête,
Que Patrice, de son côté,
Etait lui-même en sûreté,
Cette charmante créature,
Sans se désoler plus longtemps,
Prit en riant son aventure.
Et, comme elle avait dix-sept ans,
Elle se mit, à belles dents,
A dévorer en conscience
Le déjeuner que, sur son lit,
L'excellent homme lui servit
Dans ses assiettes de faïence.
Ce fut ainsi qu'un beau matin
Léone mangea le festin
D'un pêcheur, pas Napolitain.
VII
Un mois plus tard elle était nonne:
Et la belle, au fond d'un couvent,
Pleurait,—que Dieu le lui pardonne!
Moins sa faute que son amant.
Hélas! hélas! ô destinée,
A quoi bon l'avoir épargnée
Pour lui rendre des jours amers?
N'eût-il pas mieux valu pour elle,
A travers la nuit éternelle,
S'en aller morte au sein des mers?
On n'avait sauvé du naufrage
Ni passagers, ni matelots;
Victimes d'une nuit d'orage,
Tous avaient péri dans les flots.
Parmi ceux que la marée haute
Vint jeter le long de la côte,
L'oeil éteint et le front blémi,
La pauvre fille n'eut pas même
La consolation suprême
De reconnaître son ami.
C'est en vain qu'on chercha Patrice;
La mer avait dû l'engloutir,
Car on ne put rien découvrir
Qui de sa mort fût un indice.
Léone le pleura très-fort.
Je crois pourtant qu'on aurait tort
De parier qu'elle était veuve;
Et moi, si j'étais esprit fort,
Je ne croirais Patrice mort
Que lorsque j'en aurais la preuve.
Quoi qu'il en soit, à qui voudra,
Le suivant chapitre apprendra
Ce que tout ceci deviendra.