ROSINE ET ROSETTE

I

Ce chant était fort long. Il n'a plus qu'une page;
C'est fait. N'y pensons plus. Mais c'est vraiment dommage.
Maintenant n'allez pas, lecteur, le regretter;
Il paraît qu'il était ennuyeux à crier.
On a donc très-bien fait de l'ôter; c'est plus sage.
Mais à ce compte-là, ce n'est pas le premier
Qu'il fallait supprimer, c'étaient les douze ensemble,
Car ils se valent tous à peu près. Il me semble
Qu'on pourrait comparer ce chapitre défunt,
Sans trop lui faire tort, à la mort de quelqu'un;
Ceux qui restent, ma foi! sont bien les plus à plaindre;
C'est d'eux évidemment qu'il faut avoir pitié.

Ces pauvres survivants! c'est pour eux qu'il faut craindre.
Leur tendrez-vous la main? Leur avenir entier
Dépend de vous, Madame, et de votre amitié.
Soyez-leur indulgente et dites-vous sans cesse,
Quand vous lirez ces vers, enfants de ma paresse,
Que l'auteur est bien jeune et que, le ciel l'aidant,
Il pourra faire mieux quand il sera plus grand.
Tâchez d'aller au bout. Ma frayeur est extrême,
Songez donc! la jeunesse a besoin d'un appui.
Soyez le mien, et si deux vers vous ont souri,
Ne les oubliez pas; j'ai besoin que l'on m'aime.
Je pars, sans bien savoir même où je vais aller.
Ainsi qu'un oisillon trop prompt à s'envoler
Qui tombe et sur le sol à chaque pas chancelle,
Mon poëme embrouillé, jusqu'à son dernier chant
S'en va tout de travers, et ma muse infidèle
En se moquant de moi trébuche à chaque instant.
O vous qui me lirez! soyez meilleure qu'elle.

Cet exorde entendu, je commence. D'abord
Rosine était comtesse et se respectait fort;
De plus, coquette et veuve à dix-neuf ans. Ensuite,
Dire qu'elle était bien, c'est ce que vous pensez;
Dire qu'elle était mieux ne serait pas assez.
Un pied … comme la main! et la main si petite
Qu'à peine y voyait-on la place d'un baiser;
Des yeux bleus et foncés, des cils longs à friser,
Et des cheveux!… sachez,—pour les dire plus vite,—
Qu'ils n'étaient bruns ni blonds, avec un reflet tel
Qu'à sa vierge Albéenne en donna Raphaël.

On dit: de Maison d'Albe et j'écris: Albéenne.
Ce mot-là nous manquait; je mérite un fauteuil.—
Sachez donc qu'un printemps, dans sa villa d'Auteuil,
Notre Contessina s'en fut porter un deuil
D'une tante éloignée et de noblesse ancienne,
Dont vous m'épargnerez de faire l'oraison.
A Paris, dans le monde où Rosine était reine,
De temps à autre un deuil est une bonne aubaine;
Le gris est si divers! et le noir si bon ton!
La pâleur, aux yeux bleus donne un si doux rayon!
Puis, moitié pour poser la femme qui s'ennuie,
Moitié pour le printemps dont il faut profiter,
Parmi ses frais lilas Rose alla transporter
Ses amoureux, son luxe et sa mélancolie.

II

C'est l'heure où le soleil empourpre l'horizon
De ses derniers reflets. D'un plus tiède rayon,
Tendre comme une étreinte et doux comme un sourire,
A la terre qu'il quitte il semble vouloir dire
Adieu. Telle en sa chambre, une femme, le soir,
Avant de se coucher prolonge sa toilette
Et reste à se peigner, nonchalante et coquette,
Et, le sourire aux dents, s'attarde à son miroir:
Telle, au déclin du jour, la nature amoureuse
Se pare et se fait belle aux rayons du couchant
Et devient tout à coup plus tendre et plus rêveuse,
Comme fait sa maîtresse au départ d'un amant.

Rien ne dort à cette heure; et pourtant c'est à peine
Si l'on entend la brise au murmure pensif,
Si l'on distingue au loin le bruit d'une fontaine
Qui coule en murmurant sur le marbre massif
Ou le chant des oiseaux regagnant leur couvée.
Quel calme! différent de celui de la nuit;
Quel silence joyeux entremêlé de bruit!
Il semble, à voir ainsi la campagne noyée
Dans ce dernier baiser d'un soleil pâlissant,
Que les cieux sont plus doux, que l'ombre est plus amie,
La brise plus riante et plus chère la vie
Et que l'amour, lui-même, en est plus caressant.

On croirait par moments, quand frémit le feuillage,
Voir des ombres passer en se donnant le bras;
Évoquer leur fantôme et deviner l'image
D'un monde d'amoureux qu'on ne soupçonnait pas.