Dante! N'était-ce pas ton couple au doux murmure
Qui passait tout à l'heure à travers ce massif?
N'était-ce pas son vol dont la traînante allure
Le faisait frissonner avec un bruit plaintif?
Lovelace sans âme et toi, pâle Clarisse,
Est-ce vous qui fuyez en frôlant les buissons?
Il me semblait entendre, à travers leurs chansons
Monter, comme un écho de ton long sacrifice,
Et mourir sur ta lèvre un soupir de regret,
Pauvre fille! Mon coeur te suivait dans ta peine
Et tandis que ton ombre indécise et sereine
M'apparut, j'ai senti que mon âme pleurait.
Est-ce toi, dis, Manon, immortelle charmeuse?
Est-ce ta voix joyeuse et ton rire moqueur?
Où vas-tu si légère et si peu soucieuse
De ton indigne amant qui causa ton malheur?
O Werther! est-ce toi, pauvre amie déchirée?
Viens-tu trouver ce soir ta Charlotte adorée
Au premier rendez-vous que son coeur te donnait
Pour ce monde où tous vont et que nul ne connaît?
Est-ce toi qui gémis, ô frêle Desdémone,
Dont la plainte se mêle au chant des rameaux verts?
Hélas! ton coeur criait sous le vent des hivers
Comme fait, sous l'orage, un saule qui frissonne.
Telle une algue battue au caprice des mers!
C'est toi, gai Roméo? Cette forme inquiète
Qui se penche à ton bras, est-ce ta Juliette?
Est-ce toi, Marion? Doña Sol, est-ce toi?
Rosine! Camargo! Belcolore au coeur froid!
Répondez, est-ce vous? ou votre chère image
N'est-elle que l'effet d'un bizarre mirage?
Est-ce votre fantôme apporté par le vent,
Ainsi qu'aux nuits d'automne un tas de feuille morte,
Que la bise disperse et que l'orage emporte,
Suit l'aquilon qui passe et s'arrête en un champ?
O qui que vous soyez! visions passagères
Ou fantômes errant dans le jour qui pâlit,
Qu'il est doux de rêver à vos charmants mystères
Et de sentir en vous notre âme qui frémit!
Mais c'est bien vous; j'entends votre voix qui soupire,
Et vos soupirs sont doux comme un souffle de mai.
Vous passez en silence et je vous vois sourire
Et mon âme ressent jusqu'à votre martyre
Et voltige avec vous dans cet air embaumé.
Ainsi notre âme rêve à l'instant solitaire
Où le soleil soulève, à son heure dernière,
Un coin du voile bleu que vient jeter la nuit,
Comme un ange rêveur qui laisse, sur la terre,
Son manteau scintillant traîner derrière lui.
Raphaël! ton pinceau l'avait-il devinée
Cette forme au contour si pur?
Ton esprit l'avait-il entrevue ou rêvée
Cette tête, qui n'est ni brune ni cendrée,
Aux yeux plus profonds que l'azur?
Lorsque ta Marguerite au seuil de son église,
O Faust, apparut à tes yeux,
Vis-tu rien de plus beau que cette femme assise?
Un rayon de soleil dore encor ses cheveux
Que froisse et caresse la brise.
Arbres déjà pâlis par l'automne au front roux!
Vastes cieux! pensives étoiles!
Qui passez éternels, les yeux fixés sur nous,
Astres muets! Témoins pour qui tout est sans voiles,
Avez-vous rien vu de si doux?
Qui donc est cette femme? En la voyant assise,
Immobile, troublée, inquiète, les yeux
Vers le sol, on dirait la statue indécise
D'une vierge hésitante ou d'un ange amoureux
Qui lutte encore avant de renoncer aux cieux.
Ce n'est pas la douleur que sa pose rappelle;
Elle n'a pas l'air triste, elle a l'air inquiet.
Elle écoute son coeur, et son coeur est muet.
C'est donc une ombre encor? Non, mais qui donc est-elle?
Cette femme est Rosine et, sous ce rayon d'or,
Dans sa mélancolie, elle est plus belle encor.
Elle est charmante ainsi. Ce cadre de verdure
Rehausse encor sa grâce et lui sert de parure.
Mais elle n'est pas seule. Assis à quelques pas,
Un jeune homme au front triste et beau la considère
De son regard profond. Il a l'air un peu las;
On devine aisément qu'une pensée amère
A dû plisser sa lèvre indolente: et ses yeux
S'attachent sans relâche à celle qu'il supplie,
Comme pour demander ou la mort ou la vie
A ce regard de femme errant et soucieux.
On sent que ce regard le fascine et l'attire.
Rosine, cependant, continue à rêver;
Il semble qu'elle ait peur de ce qu'elle va dire.
—Mais lui, d'une voix grave, avec un doux sourire:
Quel silence! Rosine, et qu'en dois-je augurer?
Ces mots que votre bouche hésite à murmurer,—
Soyez franche,—sont ceux que je tremble d'entendre.
Si je l'ai deviné, pourquoi vous en défendre?
Pourquoi rester muette et me laisser au coeur
Un doute, plus cruel encor que sa douleur?
Et surtout….