C'est une chose étrange et bien inexplicable
Que ce bizarre aimant qui, d'un être vivant,
Fait l'ombre d'une femme et, comme dans la fable,
Attelle au même joug un couple différent.

Quel mystère inouï, quel sort inexorable
Jette au hasard deux coeurs dans un même courant?
Quel est l'esprit boiteux qui fait ces injustices?
Est-ce un mauvais génie, ami des maléfices,
S'acharnant à ce jeu de mortelles douleurs?
Si le dieu, qui, du moins, préside à ces caprices,
Daignait, dans ses cruels et lâches sacrifices,
Ne se faire immoler que de vulgaires coeurs!
Encor si sa fatale et maudite puissance,
Sans chercher ici-bas les fronts qu'elle a marqués,
Se contentait de prendre avec indifférence,
Aussi bien ceux qui n'ont noblesse de naissance
Ni noblesse de coeur, pour ses festins blasés!
Mais non…. Il semble même, ô misère inouïe!
Que les prédestinés à cette mort sans fin
Portent une auréole et que, dans cette vie,
Un ange les reprend quand la mort les oublie.
—Envoyé de malheur!—c'est l'éternel destin,
Hélas!—Le feu du ciel, né des fureurs sublimes,
N'a menacé jamais que les plus hautes cimes;
Plus l'arbre est élevé, plus il craint l'aquilon.
La douleur est sur terre et choisit ses victimes
Parmi ceux dont le sceau du génie est au front.

Ils avaient donc raison, tous, avec leur morale.
Et notre fier Stello, malgré son beau front pâle,
Sa belle âme et son nom, partait, le coeur brisé.
On prétend qu'il avait juré d'être vengé.
Quoi qu'il en soit, deux jours après cette soirée
Qui décida son sort,—la dernière pour lui,—
De laquelle il sortit l'âme désespérée,
Seul désormais, errant au hasard dans la nuit,
Stello quittait Paris.

IV

Qui sait ce que peut faire
De ravage sans borne et de taches sans nom,
Dans un coeur vierge encor, plein d'un amour profond,
Le souvenir mortel d'une horrible misère?
Qui sait dans quelle nuit, dans quel abîme obscur
Va se perdre à jamais une âme désolée?
Qui sait quel lupanar,—qui sait quel antre impur
Attend le désespoir au sortir d'une allée
Pour lui souffler au corps une vengeance usée?
Qui connaîtra jamais de quel rude sillon
Se creuse un coeur atteint d'une telle torture
Et quel venin terrible en greffe la morsure
Sur le coeur le plus noble ou le plus noble front?
Qui connaîtra jamais,—quand l'amour le renie,—
Où va le malheureux, en se frappant le coeur,
Prostituer l'amour dont il faisait sa vie
Et, blasphémant son Dieu, son âme et son génie,
Rire lugubrement de sa propre douleur?
L'amour, le grand amour est ce baume suprême
Qu'à ses derniers soupirs on verse au moribond:
Il va mordre en plein coeur cette chair déjà blême,
L'homme peut naître encor de sa souffrance même,
Mais s'il succombe, alors le baume le corrompt.

V

La lune était limpide; Alger, la blanche ville,
Depuis longtemps déjà dormait profondément;
Et depuis la Casbah jusqu'à la mer tranquille
On n'eût pas entendu le mulet d'un Kabile,
Ni vu glisser aux murs le manteau d'un amant.
La nuit splendide et calme étalait ses étoiles
Sur sa coupe d'azur: ou eût dit qu'au ciel bleu,
Par ces milliers de trous dans les plis de ces voiles,
La terre eût entrevu les domaines de Dieu.
La rue était sans bruit. La plage solitaire,
Sous l'écume d'argent que fait la vague arrière,
Berçait dans les échos son chant triste et rêveur.
Pas un oiseau de nuit sur le rivage en pleur!
Nulle voix n'animait la muette mosquée.
Pas même un frôlement de Mauresque masquée
Gagnant quelque ruelle étroite et désertée:
Le port semblait une ombre et la ville un tombeau.

Cependant, à travers le murmure de l'eau
Se mêlait par moments, pour l'oreille attentive,
Un plus étrange accent que la brise plaintive
Qui, sur ces bords, le soir, incline l'oranger;
Plus sourd que le fracas des lames sur la grève
Et pareil à ces cris que l'on n'entend qu'en rêve
Dans les folles terreurs d'un sommeil mensonger.

On eût dit comme un choeur de voix incohérentes,
Comme un lointain concert de plaintes discordantes
Où des éclats de rire étouffaient des sanglots;
Dont le vent emportait les notes turbulentes
Et qu'un écho mourant apportait par lambeaux.
Parfois tout se taisait. D'une voix plus égale,
Qu'on entendait à peine, une femme chantait
Quelque libre refrain que la bande écoutait.
Puis le choeur reprenait sa folle bacchanale
Comme fait, dans la nuit, une troupe infernale
Qui tantôt meurt dans l'ombre et qui tantôt renaît.

Six mois sont écoulés. Du passé, plus de trace
Qu'un chant mystérieux dans les échos plaintifs.
C'est une nuit d'orgie à se voiler la face;
Le vin répand l'ivresse et les amours lascifs.