STELLO.
Qui parle du passé? La peste du trappiste
Qui vient gémir ici!—Georgette, mon cher coeur,
Tu me laisses mourir de soif.—Maudit chanteur!
C'est à lui qu'est la faute avec sa chanson, triste
Comme un souper sans femme.—Au diable l'aubergiste!—
Heureux celui qui dort quand il est gris! D'honneur,
Quiconque a le vin triste est un méchant buveur.
Hors d'ici les regrets et la mélancolie!
Je veux boire ce soir à tout ce qui s'oublie,
Aux filles, au bon vin, à l'homme, au monde entier!
—A la littérature!—A la gendarmerie!
Boirons-nous à l'amour? Mais l'amour fait pitié;
On abuse du mot, c'est une maladie.
A la santé de ceux qui croyaient à l'amour!
(Il chante avec le choeur et s'accompagne on faisant sonner
sa bourse dans sa main.)
Non! Non!
Non! Non!
Voilà ce qu'aime Margot!
Par Bacchus ivre-mort! c'est une pauvre espèce
Que ces malheureux-là qui s'en vont nuit et jour
Dans le creux des échos déclamant leur tristesse.
L'amour, même au théâtre, est un moyen usé.
D'abord c'est mélodrame…
GEORGETTE, élevant son verre.
A toi, mon adoré!
STELLO.
Ma belle, cela vaut un baiser….—Que je meure
Si je n'ai pas vidé dix flacons tout à l'heure!
Ventre et boyaux! jamais je n'eus tant de gaîté.
Les murs sont à l'envers … ha! ha! la belle danse!
Vous avez tous la tête en bas … les pieds en l'air….
Morbleu! c'est évident, je sais ce que j'avance;
Le premier qui dira que je n'y vois pas clair…—
Dieu! que j'ai soif!… Messieurs, je bois à l'hyménée!
Je deviens vertueux quand il est si matin.
Ma, corpo di Baccho! mon verre est encor plein?
(Il boit.)
A boire!… j'ai dans l'âme une joie insensée….
Décidément, l'homme est un piteux mannequin….—
Que je voudrais avoir le ventre de Silène!
Je boirais un tonneau, ce soir, tout d'une haleine.—
Georgette … je suis gris, mon coeur, en vérité!
Au diable les soupirs!…—Vive la volupté!
Du vin! je meurs de soif.—Allons, la courtisane,
Chante-nous le refrain d'une chanson profane;
Chante nos vins de France et nos amours perdus!
Les seins nus, et debout! seule, au milieu du groupe!
Silence! La bacchante a tordu ses bras nus;
Sa lèvre brille encor des rubis de la coupe.