Je reviens d'une excursion dans nos montagnes [14]. A deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, nous avions chaud et les orangers ont des fruits mangeables. Il y croît des asperges sauvages dont nous nous régalions et qui me rappelaient l'Italie. Les aimez-vous? on les adore ou on les déteste.
[Note 14: ][ (retour) ] A Saint-Césaire, chez le docteur Maure.
Notre discussion de l'adresse a dû vous intéresser. Bien que nos gens soient des vieillards très goutteux, très écloppés pour la plupart, ils ont montré une ardeur toute juvénile à crier et à faire tapage. Nous autres gens sensés et philosophes, nous ne pouvons pas nous figurer ce que deviennent de vieux généraux en pouvoir de femmes. La peur du diable les prend, et, par suite, l'amour de notre saint-père le pape, dont le diable est le gendarme ou le premier ministre, si vous voulez.
On m'écrit que c'est encore bien pis dans les salons de Paris. On vous appelle un homme sans moeurs si vous doutez que le pape ne soit un saint martyr et M. de Goyon un tison d'enfer crucifiant le vicaire de Jésus-Christ. Par contre, il ne paraît pas que le reste du public se montre très enclin, à cette mode de dévotion. On m'a écrit que les étudiants font du tapage, que les ouvriers disent de mauvais propos aux prêtres, enfin qu'il y a une agitation assez mauvaise des deux côtés.
La discussion de l'adresse dans le Sénat me semble au fond assez bonne. M. Billault a usé du dernier argument, qui, à parler franchement, est le seul bon, au point de vue français. C'est lorsqu'il a dit qu'après avoir occupé Rome, nous serions mal reçus à vouloir empêcher un autre de l'occuper. Or, cet autre, ce sont les Autrichiens, que le pape appelle de tous ses voeux. Nous ne sommes pas en position d'entamer une guerre qui pourrait devenir générale. Cependant, à la manière dont il a parlé de l'obstination de la cour de Rome, il y a lieu d'espérer que le gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.
Ici, on est, ce me semble, assez effrayé du changement du ministère italien. Je ne parle que par l'impression que me donnent les journaux et le peu de lettres que je reçois. On ne croyait pas que M. Ricasoli fût bien disposé pour la France, on le regardait même comme décidément hostile à l'empereur; mais, en même temps, il avait la réputation d'être très franchement contraire au parti du mouvement qui est le plus dangereux et pour vous et pour nous. J'ai rencontré plusieurs fois M. Ratazzi à Paris. Il ne paye pas de mine; il a l'air timide et embarrassé; cela tient peut-être à ce qu'il ne parle pas le français très facilement. Il a fait, d'ailleurs, un bon discours dans un dîner qu'on lui a donné ici.
Adieu, mon cher Panizzi; miss Lagden et mistress Ewers me chargent pour vous de mille amitiés et compliments.
XCIV
Cannes, 22 mars 1862.