Mon cher Panizzi,
Votre lettre, qui a dû se croiser avec la mienne, et qui m'a été adressée à Paris, je ne sais par qui, portait cette suscription: à Kenné-Vard. Cependant, elle est arrivée à Cannes (Alpes-Maritimes). Ce qui fait grand honneur à l'administration des postes.
M. Fould m'a fait nommer membre du jury international pour les faïences et porcelaines. Il en résulte que je serai à Londres le 1er mai, sinon plus tôt. Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'arrangerais merveilleusement de votre hospitalité, qui m'est déjà si connue; mais je ne sais pas encore bien de quelle façon je dois être à Londres et pour combien de temps. Non pas que je craigne que vous n'abusiez de votre position pour me faire voter en faveur de votre fabricant de pots de chambre; mais, d'une part, si la chose durait longtemps, je ne voudrais pas vous embarrasser; de l'autre, je ne sais pas s'il n'y a pas un hôtel pour les infortunés dans ma position. Enfin nous verrons. Quand je serai à Paris, j'en saurai plus long et je vous dirai tous mes projets.
Je quitte Cannes mardi prochain, désolé de laisser des champs couverts de violettes et d'anémones pour les boues de Paris.
Je suis sans nouvelles ici. Il me semble qu'il y a de l'agitation à Paris, ce à quoi la discussion de l'adresse n'a pas peu contribué. On nous a rendu des institutions parlementaires ce qu'il y a de plus inutile, sinon de plus nuisible. Cependant cela peut avoir un bon effet, celui de prouver à l'Europe que la parole est assez libre dans nos assemblées politiques.
Il me semble qu'il résulte de la discussion du paragraphe relatif aux affaires de Rome, que tout le monde s'accorde à décerner au gouvernement du saint-père un brevet d'incapacité et de sottise. C'est quelque chose mais pas encore assez. Je compte beaucoup, pour terminer la question, sur l'emploi du vinaigre, dont nos prêtres font un si grand usage.
Mais qu'arriverait-il si, au lieu de dépenser quinze ou vingt millions par an à tenir garnison à Rome, on en dépensait cinq ou six à acheter les consciences du sacré collège? Je me suis toujours laissé dire que la simonie était pratiquée à Rome sur une grande échelle. Le duc de Modène, votre légitime souverain, obtenait ce qu'il voulait avec une douzaine de zampetti.
Cousin a quitté Cannes hier. Il est guéri de son mal de gorge, mais le sang qui le tourmente s'est jeté dans ses jambes. Il a des varices qui l'inquiètent, et il va à Montpellier pour se faire faire des caleçons en gutta-percha. Je l'ai trouvé très raisonnable, mais les lettres de ses amis les burgraves, qu'il me montrait de temps en temps, ne le sont guère. Ce sont des fous qui ne pensent qu'à détruire, sans examiner si l'édifice ne leur tomberait pas sur la tête.
M. Fould dans une de ses dernières lettres me demandait de vos nouvelles; sa conversion de la rente a eu plein succès, mais il a contre lui une masse d'ennemis dont les plus dangereux ne sont pas les déclarés. Cependant il me paraît avoir bon courage, et bonne disposition de mordre qui le mordra.
Adieu, mon Cher Panizzi; mille amitiés à nos amis. Jeudi ou vendredi prochain, je serai à Paris, et vous aurez bientôt communication de mes plans.