L'indisposition dont je vous ai parlé n'a pas eu de suites. Je crois comme vous que nous avons mangé du vert-de-gris. Les cuisiniers jurent leurs grands dieux qu'il n'y en avait pas; mais les symptômes de notre indisposition me semblent concluants. Pour ma part, je suis parfaitement bien, aussi bien que votre cheval, qui, quoi que vous puissiez dire, est un animal vigoureux.
Vous savez quelle est mon opinion sur la question romaine; mais je ne puis m'empêcher d'être surpris qu'un homme aussi fin et aussi pénétrant que lord Palmerston ne connaisse pas mieux les hommes et les choses du continent. C'est le défaut de tous les Anglais. Leur politique est fondée sur l'intérêt du pays, et ils se soucient peu d'être logiques. Par exemple, ils trouvent très bien que les Romains veuillent un autre gouvernement que celui du pape, et très mal que les Ioniens en demandent un autre que le leur. Il est de leur intérêt que l'Italie soit libre et unie, ils ne veulent pas lâcher les sept îles, et trouvent le gouvernement du sultan excellent. Je me rappelle encore le beau sang-froid de lord Palmerston, qui, il y a quelques années, me disait que les Druses étaient les plus honnêtes gens du monde. Malheureusement, sur le continent, et surtout chez nous, on ne se gouverne pas par le principe de l'intérêt du pays.
L'empereur le disait fort justement: «La France fait la guerre pour des idées.» Pour ma part, j'en suis bien fâché, mais on ne refait pas le caractère d'une nation. Bien que voltairienne, il est plus que douteux que la France vît avec plaisir, et même de sang-froid, culbuter ce vieil imbécile dont elle se moque aujourd'hui.
Je suppose qu'il n'y ait à Rome qu'une force insuffisante pour empêcher une émeute; que cette émeute eût lieu et que nos gens fussent maltraités, vous verriez toute la nation prendre feu comme pour cette affaire stupide du Mexique. Les Mexicains ont eu la bêtise de ne pas se laisser battre par une poignée de Français; et maintenant il n'y a pas un homme en France qui osât dire qu'il vaudrait mieux traiter avec Juarez que de lui envoyer des coups de canon qui coûtent fort cher.
Croyez qu'il est difficile de retirer toutes nos troupes de Rome; mais cela vaudrait cent fois mieux que de n'y laisser que deux ou trois bataillons. Le premier parti est possible et j'espère qu'il prévaudra; mais le second est ce qu'il y a de plus dangereux. Considérez encore que les fous de Rome peuvent fort bien demander aux Autrichiens de remplacer les Français, et que nous n'aurions pas de trop bons arguments à leur opposer. Si l'Angleterre était disposée à nous seconder dans le cas d'une nouvelle rupture avec l'Autriche, ce ne serait que demi-mal; et l'Autriche, selon toute apparence, ne bougerait pas; mais lord Russell n'a-t-il pas dit que la Vénétie devait appartenir à l'Autriche?
Votre belle hôtesse me disait: «Pourquoi les Italiens, au lieu de prendre Rome, ne prennent-ils pas la Vénétie, qui a encore plus à souffrir que les Romains?» Je sais ce qu'il y a à répondre; mais c'est un argument populaire et qui frappe les masses. Enfin songez qu'il y a en France trente-quatre millions de catholiques assez coglioni pour tenir, sans jamais être allés à la messe, à ce qu'on chante du latin à leur enterrement.
La Valette se loue fort de Montebello, qui, arrivé papiste, s'est converti promptement, voyant à quelles canailles il avait affaire. Dès qu'il y a quelque disposition à l'orage, il enferme les soldats du pape, met la clef dans sa poche, et tout se passe en douceur.
Il se brasse en ce moment quelque chose pour la reconnaissance des États du Sud. Je ne doute pas que la France et l'Angleterre ne soient tout à fait d'accord, et je m'en réjouis, parce que c'est un lien de plus pour leur alliance.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et triomphez d'avoir été proclamé le plus solide écuyer des montagnes.