L'histoire de lord Palmerston m'a mis en belle humeur pendant trois jours. Il paraît, par une lettre d'avocat, que la partie lésée ne veut pas entendre à un arrangement; et qu'il y aura procès. Que ce pauvre Ellice aurait ri avec nous s'il était encore de ce côté de l'Achéron. Lady Palmerston, qui est une femme d'esprit, doit au fond se soucier très peu de l'infidélité; mais le scandale, à cet âge, est plus grave, et la reine doit faire une grise mine à son premier ministre. En France, un homme d'État ne résisterait pas probablement à ce flot de ridicule. Je ne sais pas comment la chose sera prise en Angleterre. Du reste, si l'on fait une souscription pour élever une statue à lord Palmerston, inscrivez mon nom après le vôtre. Je crains qu'on ne nous en élève pas de semblables.
Il paraît que le discours de l'empereur a plu généralement. Il est fort habile, et, quoique la réunion d'un congrès européen soit une chose pratiquement bien difficile à réaliser, il met tous les souverains dans un grand embarras, et les souverains qui refuseront seront mal notés par leurs peuples. C'était la seule partie vulnérable qu'il a touchée dans les notes du prince Gortchakof. Le discours de M. de Morny a également fait un bon effet par son ton conciliant et comme il faut. En somme, la session, qui semblait devoir, s'ouvrir sous de très mauvais auspices, pourra bien être meilleure qu'on ne l'avait prévu. Je vais voir M. Fould et entendre probablement son rapport, qui, dit-on, est rassurant.
Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie et santé s'il est possible. Rappelez-moi au souvenir de nos amis.
CXLI
Compiègne, 18 novembre 1863.
Mon cher Panizzi,
J'ai présenté vos hommages à Leurs Majestés, et en particulier à l'impératrice pour le jour de sa fête, le 15, dont vous ne vous étiez pas seulement douté, païen que vous êtes!
Tout s'est très bien passé, c'est-à-dire exceptis excipiendis. Au feu d'artifice, une femme qui voulait le voir de trop près et qui avait franchi le cordon sanitaire a été tuée tout raide par une fusée qui l'a frappée à l'oeil. Nous avons joué une charade un peu leste, mais qui a été bien prise et qui a fait rire.
Puis, au dîner, le 15, votre ami le prince Napoléon, toujours gracieux, n'a pas voulu porter la santé de l'impératrice. Il était assis à sa droite, pro consuetudine, et l'empereur lui a dit de porter un toast et de faire un speech. Il a fait la grimace. De son côté, l'impératrice lui a dit: «Je ne tiens pas beaucoup au speech. Vous êtes très éloquent, mais vos discours me font un peu peur quelquefois.» A une seconde sommation de l'empereur, il a répondu: «Je ne sais pas parler en public.» On s'était levé, tout le monde attendait sans trop comprendre ce qui se passait au milieu de la table. Enfin Sa Majesté a dit: «Vous ne voulez pas porter la santé de l'impératrice?--Si Votre Majesté veut bien m'excuser, je m'en dispenserai.» Le prince Joachim alors a porté le toast, et on a quitté la table un peu ému.