Dans l'hypothèse d'une lutte, que je ne crois pas probable; car, d'un côté, il y aurait de l'argent et du crédit; de l'autre, ni argent ni crédit. Tout le mal serait pour la France. Les armées se battraient et l'Angleterre habillerait, armerait, nourrirait les Italiens, le tout à leurs frais. Après la paix, la reconnaissance des Italiens se partagerait entre leurs deux alliés, inégalement, et toujours l'Angleterre aurait la meilleure part. Nous aurions l'odieux d'avoir violé quelques filles et bu beaucoup de vin d'Asti et de Pomino sans payer. Les Anglais stipuleraient des avantages pour leurs cotons et leurs fers.

Si je savais écrire en anglais, je voudrais faire un pamphlet là-dessus, car le thème est riche. Au lieu de s'occuper de l'Italie, il me semble que John Bull patauge dans un étrange gâchis. On dirait que le gouvernement parlementaire fait ce qu'il peut pour se discréditer. Point de parlement, dans un moment où il faudrait l'avoir presque en permanence; une administration qui peut être renversée, au moment où les affaires extérieures se trouveront le plus embrouillées; tout cela n'est ni beau ni sensé.

Ici, on se persuade que, si lord Palmerston revient, il nous fera la guerre. Je n'en crois rien. Je crains, au contraire, que lord Derby ne sache dire ni oui ni non, et qu'il ne parvienne qu'à envenimer l'affaire. Tâchez de persuader à vos Anglais que nous n'avons pas la moindre envie de faire des conquêtes, que nous voudrions seulement qu'on ne fit pas trop de bruit à notre porte. Vous voyez, tous les jours, que les propriétaires font mettre à l'amende les joueurs, d'orgue qui leur cassent le tympan; c'est notre position.

Adieu, mon cher ami. J'ai vu que vous aviez dîné l'autre jour chez M. Gladstone. Beaucoup d'argenterie et de l'agneau, n'est-ce pas? J'aime mieux les dîners que nous avons faits tête à tête au Muséum.

XV

Paris, 29 avril 1859.

Mon cher ami,

Nous sommes une drôle de nation! Je vous écrivais, il y a quinze jours, qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voulût la guerre, et je crois avoir dit la vérité.

Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est réveillé. C'est maintenant un enthousiasme qui a son côté magnifique, et aussi son côté effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme pour le bal. Avant-hier, ils écrivaient à la craie sur leurs wagons: «Trains de plaisir pour l'Italie et Vienne.» Lorsqu'ils traversent les rues pour aller aux embarcadères, on les couvre de fleurs, on leur porte du vin, on les embrasse, on les adjure de tuer le plus d'Autrichiens qu'ils pourront. Le régiment des zouaves de la garde a reçu son ordre de départ, il y a huit jours. Ils se sont écriés: «Voilà la guerre, plus de salle de police!» et le régiment a disparu pour deux jours. Il s'agissait de dire adieu à toutes les cuisinières de sa connaissance. Au moment du départ, pas un homme n'a manqué, chacun avec un bouquet de lilas au bout de son fusil.