Il y a dans cette gaieté française un élément de succès considérable. Nos gens se croient sûrs de vaincre, et c'est beaucoup à la guerre. L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient des chevaliers errants allant combattre pour leur dame. Je tiens les Autrichiens pour de très braves soldats; mais chacun des nôtres s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces idées-là. Le général Allard me jurait hier soir que nous avions déjà cent mille hommes au delà des Alpes. Nous aurons sept cent mille hommes sous les armes le 15 du mois prochain. Le 1er juin, toute l'artillerie sera pourvue de nouveaux canons rayés.
Enfin, bien que lents à prendre nos mesures, nous avons le talent de bien faire en nous pressant, et, chaque jour, nous gagnons quelque chose. Le général Mac-Mahon écrit qu'il n'a jamais vu réception pareille à celle qu'on lui a faite à Gênes. Il n'y a pas jusqu'à un bataillon de Kabyles qui n'ait été littéralement couvert de fleurs par les dames. Je pense que ces honnêtes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce sont, d'ailleurs, de rudes gaillards.
Hier soir, on annonçait l'acceptation par l'Autriche de la médiation anglaise, et la prise en considération par l'empereur. Je crois néanmoins la guerre inévitable. Quitter l'Italie maintenant est impossible, à moins de grandes concessions de la part de l'Autriche. Lord Cowley, avec qui j'ai dîné hier chez M. Baring, était impénétrable; mais il était facile de voir qu'il ne croyait pas à la possibilité d'un dénoûment pacifique.
L'important, c'est d'être uni, honnête et modéré, de faire des cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours d'ogni modo sans penser à vendre sa peau et surtout à la partager. Si vous pouvez persuader aux Italiens d'être sages, tout ira bien, j'espère.
Notre pauvre impératrice a les yeux gros comme des oeufs; mais elle paraît pleine de résolution et de dévouement. Elle dit adieu en pleurant aux régiments qui partent, qui la saluent de hourras frénétiques; et les boursiers mêmes se sentent émus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant les gardes défiler. Si l'Angleterre ne se mêle pas trop tôt de la querelle, j'espère que nous aurons bientôt, rendu possible une paix avantageuse à l'Italie.
Les banquiers et les beaux messieurs déplorent toujours le funeste entraînement; mais la masse est pour la guerre. L'empereur est plus populaire qu'il n'a jamais été. Un ouvrier disait: «Moustachu est le plus fort; il a les papiers de son oncle.»
Adieu, mon cher Panizzi. Prêchez les Anglais. Empêchez-les de croire à l'ambition de l'empereur et persuadez-les que les Italiens sont gente de razon, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigéner. Mille amitiés et compliments au Museum.
XVI
Paris, 10 mai 1859.