On s'attend qu'il y aura sous peu une explosion en Hongrie. Je ne sais si ce sera bon ou mauvais. Comme il est évident que nous ne pouvons redresser tous les torts, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les Magyares restassent tranquilles. Il est à craindre même qu'un mouvement de ce côté ne fasse peur à la Russie et ne diminue sa bonne volonté, qui nous serait bien nécessaire en cas de guerre générale.

Je suis bien fâché de ce que vous me dites de ***. Mais quelle est sa maladie? Je le croyais seulement plus vicieux qu'il n'appartient à un homme de son âge et de sa carrière. On m'a même montré son vice à Florence, et il m'a semblé qu'il aurait besoin d'un adjoint.

Au sujet de ce que vous me dites de notre ambassadeur, tenez compte de sa vivacité et de son opinion particulière. Cette opinion est, d'ailleurs, celle de bien des gens qui entourent l'empereur, mais je ne crois pas que ce soit celle de l'empereur lui-même. Au reste, voyez ce qui se passe. Jusqu'à présent, il suit son programme. Je crains que, après la première ivresse de la délivrance, les Milanais ne fassent des bêtises. Est-il vrai qu'on en fait à Florence et que les rouges y prennent le dessus? S'ils réussissaient, ils gâcheraient toute la besogne.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous remercie et vous serre la main. Quand vous n'aurez rien à faire, je me recommande à vous et à votre encrier.

XIX

Paris, 30 juin 1859.

Mon cher Panizzi,

Vous me demandez une lettre sur la politique, mais ce n'est pas chose facile. En ce qui nous concerne, l'opinion du peuple est excellente. Jamais le gouvernement n'a été plus facile. Les républicains sont convertis pour la plupart; mais les salons, les belles dames et les beaux messieurs sont toujours fort mauvais. Ils tuent, à chaque bataille, un grand nombre de généraux qui se portent bien, ils annoncent des malheurs à venir qui, grâce à Dieu, ne se réalisent pas, etc., etc. Les dévots, de leur côté, se remuent et déclament contre une guerre impie. Le peuple ne leur en sait aucun gré. L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, est malade et prend des bains ou du lait en Suisse. Les paysans de son diocèse disent et croient qu'il s'est sauvé en Autriche, et qu'il a porté à l'empereur François-Joseph cent cinquante mille francs que l'empereur Napoléon lui avait donnés pour le rétablissement de la flèche de sa cathédrale.

Il me semble que nous nous y prenons mal avec la cour de Rome. Nous avons un général dévot et un ambassadeur qui croit que la religion est bien portée. Ni l'un ni l'autre ne sont propres à traiter avec un coquin tel que le cardinal Antonelli. Il faudrait envoyer un Corse; vous savez que Sénèque les accuse de negare deos. Jamais un Italien ne dira à un de ses compatriotes les bêtises et les lieux communs sur la religion, auxquels un Français voltairien se laissera toujours prendre. Mon procédé avec le Saint-Siège consisterait à dire: «Si Votre Sainteté ne nous seconde pas, je la plante-là et je la laisse assassiner par ses sujets, quitte à la venger après et à la canoniser. D'ailleurs, je ne lui demande que de ne pas gêner le mouvement italien et de ne jamais recevoir le ministre d'Autriche en audience particulière.»