Je ne sais rien de la Prusse, sinon que la fureur des Französenfresser y est très grande. Le gouvernement semble plus raisonnable; mais ne sera-t-il pas entraîné? Un Russe, M. de Tourgueneff, que je vous ai présenté, l'année passée, à ce fameux banquet, arrive de Moscou. Il dit que les Allemands veulent avaler d'une bouchée la France et la Russie à la fois. Ils nous demandent l'Alsace, et aux Russes la Courlande et la Livonie. Tourgueneff dit que tout le monde chez lui est sympathique à la cause italienne, et que toute l'armée brûle de se battre contre les Autrichiens.
Que fait-on chez vous? Lord Palmerston va-t-il revenir? Je ne pense pas que nous y gagnions beaucoup, mais nous n'y perdrons certainement pas.
Adieu, mon cher Panizzi. Miss Lagden et mistress Ewers, que j'ai vues aujourd'hui, se rappellent à votre bon souvenir.
XVIII
Paris, 9 juin 1859.
Mon cher Panizzi,
Le maréchal Vaillant, major général de l'armée, se venge, je crois, de son successeur en lui faisant des niches. On n'a pas encore le bulletin officiel de la bataille de Magenta, bien qu'on ait reçu beaucoup de lettres et les rapports de tous les chefs de corps. Cela fait très mauvais effet. Les Autrichiens nous ont attaqués avec la plus grande partie de l'armée de Giulay, plus un corps détaché de Vérone sous Clam-Gallas. Le ministre de la guerre atteste que nous n'avons pas plus de trois mille hommes mis hors de combat, dont environ deux cent cinquante manquants qu'on suppose prisonniers. Nos gens se jettent en avant comme des fous, à la baïonnette, et on vient de faire un ordre du jour pour leur rappeler qu'ils ont des armes à feu pour s'en servir. La grande disproportion des pertes entre les deux armées tient à notre nouvelle artillerie, qui foudroie les secondes lignes formées en colonnes, tandis qu'ils ne peuvent atteindre que notre première ligne. On nous dit que les Kabyles des tirailleurs d'Afrique ont été admirables. Leur colonel leur a persuadé que les Autrichiens étaient tous des juifs, et il ne se trompait peut-être pas beaucoup. L'empereur s'est fort exposé. Maintenant que c'est fini, c'est très bien; mais il ne faudrait pas qu'il en prît l'habitude. La veille de la bataille, il avait menacé le roi de le mettre aux arrêts s'il continuait à faire le hussard.
Ellice m'écrit que probablement le parti libéral l'emportera et que lord Palmerston sera ministre des affaires étrangères, mais que l'Angleterre n'en sera ni plus ni moins impartiale et neutre; qu'au contraire, lord Palmerston étant suspect à la nation de partialité pour l'indépendance de l'Italie, il serait peut-être forcé d'en faire moins que lord Derby lui-même. Je ne suis pas du tout de cet avis. Je suis convaincu qu'il est très important que, tout en restant neutre, le gouvernement anglais se montre sympathique aux alliés. Il empêchera l'excès de zèle des subalternes qui se font Autrichiens pour plaire aux ministres.
Par exemple, lors du débarquement de nos troupes à Gênes, un vaisseau de guerre anglais s'est allé mettre dans le port à une place qui ne lui était pas assignée et où il gênait le débarquement. On a fait des excuses de cette taquinerie; mais il pourrait se trouver telle circonstance ou une insolence semblable amenât des complications très fâcheuses.