Je ne sais rien de l'affaire Libri, que ce que vous savez déjà sans, doute: que le garde des sceaux a chargé un magistrat d'étudier l'affaire, et d'en faire un rapport d'après lequel on abandonnerait l'accusation, le contumax se représentant. M. Libri consentait à cet arrangement. Malheureusement, avant de quitter Paris, j'ai vu ce magistrat, qui s'appelle Barbier. Il m'a paru le vrai portrait, pour la lenteur, du barbier de Martial, qui travaillait avec tant de dextérité, que la barbe avait le temps de pousser sur la joue qu'il venait de raser, pendant qu'il rasait l'autre joue. Cependant cela ne peut durer éternellement et son ministre a promis de lui enjoindre la diligence.

Adieu, mon cher Panizzi; je pense être à Paris au commencement de mars, pour notre session.

XXVII

Cannes, 10 janvier 1860.

Mon cher Panizzi,

Je ne comprends pas grand'chose à la retraite, plus ou moins volontaire, de Walewski. Elle ne m'a pas trop surpris cependant. Il y avait longtemps qu'il cherchait à laisser son portefeuille, mais avec l'intention de prendre celui de M. Fould, qui n'avait aucune envie de le lâcher. Vous sentez bien qu'avec deux personnes à mains ouvertes telles que l'empereur et l'impératrice, il faut un trésorier qui entende les affaires, et, avec Walewski, l'empereur aurait été en banqueroute avant peu.

Je suppose que Walewski, qui, n'est pas très fort, et qui a affaire à un homme qui ne s'explique guère, a cru qu'il pouvait donner cours à ses sentiments catholiques et légitimistes. Il a été longtemps en Toscane; sa femme est de Florence, et il était personnellement attaché au grand-duc. Très probablement, il aura promis plus qu'il ne pouvait tenir, et aura fini par se compromettre. Voilà ma version, que je vous donne pour ce qu'elle vaut. Au reste, il me semble que le sens politique de la chose, si elle en a un, est plutôt favorable qu'autrement aux Italiens. Thouvenel est un homme beaucoup plus libéral dans ses vues et bien autrement énergique. D'ailleurs, vous savez, que il tempo è galant'uomo. Attendre que le repentir vienne saisir les Romagnols et les Toscans est une bonne chose, et j'aime mieux cela que de payer le pape pour l'indemniser de la privation des saucissons de Bologne. Lorsqu'il en viendra à demander ce qu'on lui a offert, on aura le droit de lui répondre, comme dans l'épigramme que vous m'avez dite: È-troppo tardi.

Les dévots en France se remuent de tête et de queue. C'est une rage et un désespoir qui sont bien amusants. Leur illusion sur les véritables idées du pays est ce qu'il y a de plus étrange et de plus ridicule. A force de se démener, ils feront ouvrir les yeux aux aveugles, et il suffira de souffler sur eux pour les faire disparaître. Avez-vous lu le pamphlet de l'évêque d'Orléans qui veut rentrer dans les catacombes? Ce qu'il y a de plus triste, c'est de voir que les orléanistes qui, pendant dix-huit ans, ont prêché pour la liberté de conscience, font chorus maintenant avec les sacristains de paroisse, disant que tout est perdu, que l'Église est violentée, etc.

L'Académie française, poussée par le philosophe Cousin et quelques autres bonnes têtes, va nommer l'abbé Lacordaire pour remplacer Tocqueville. N'est-ce pas bien édifiant, et cela ne donne-t-il pas une belle idée de leur logique et de leur bon sens!