Ne croyez pas que je pense le moins du monde à vous manquer de parole. J'ai gardé un trop bon souvenir de votre excellente hospitalité, de vos vins de toute sorte et du boiled beef de vos déjeuners pour ne pas y revenir dès que je pourrai. Mais notre session ne fait que commencer, et, pendant mon absence, on m'a joué le tour de me nommer vice-secrétaire, ce qui est une place fort semblable à celle d'une cinquième roue d'un carrosse. Cependant cela me rend assez difficile de prendre la clef des champs avant la fin de mai, époque où vraisemblablement finira notre session. Enfin, d'une manière ou d'une autre, vous me verrez arriver muni de longues dents et d'un gosier que vous connaissez.

Vous savez que je ne suis pas fort enthousiaste de l'annexion de la Savoie. Je trouve comme vous que l'affaire n'a pas été très bien conduite. Cela tient, je pense, d'abord à l'incertitude de la formation du royaume d'Italie, et surtout aussi au changement de ministre des affaires étrangères, M. Walewski, comme vous savez, promettant au corps diplomatique beaucoup plus qu'il n'était autorisé à le faire. Maintenant l'annexion est inévitable ou, pour mieux dire, elle est consommée.

Je trouve qu'il est parfaitement niais à l'Angleterre, qui en a fait bien d'autres, de jeter les hauts cris à cette occasion, particulièrement lorsqu'elle annonce en même temps son intention bien arrêtée de n'y pas voir un casus belli. Bien plus, il est encore plus niais de dire hautement qu'on a essayé de trouver là un motif de former une nouvelle coalition, et d'avouer qu'on n'a pu y réussir. Lord John Russell, avec sa phrase insolente et amphigourique, ressemble à M. de Pourceaugnac, qui se vante d'avoir dit son fait au gentilhomme périgourdin qui lui a donné un soufflet.

L'Angleterre recueille ce qu'elle a semé. Elle a observé une neutralité d'abord malveillante contre nous et contre le Piémont, puis elle a reporté sa malveillance contre l'Autriche, sans se joindre franchement à nous. Aujourd'hui, elle se trouve repoussée par l'Autriche et faiblement accueillie par les Italiens. Depuis la Crimée, elle a perdu beaucoup de son prestige. Plus les industriels auront d'influence dans le Parlement, plus la politique extérieure de l'Angleterre sera timide et incertaine, et plus son rôle sera diminué en Europe. Le résultat de la grande colère montrée contre l'annexion a été de la rendre très populaire ici. J'en espère encore un autre, c'est l'engagement moral, sinon de fait, que nous prenons, par l'annexion, de défendre l'Italie contre un retour offensif de l'Autriche.

Nous avons eu, jeudi dernier, une séance intéressante au Sénat, où elles sont rares. Il s'agissait des pétitions demandant d'intervenir pour soutenir le pouvoir temporel du pape. Nos cinq cardinaux et quelques bons catholiques nous ont dit les platitudes les plus triviales et les plus usées. A quoi Dupin a répondu par un discours très fort de raisonnements et très spirituel, peu élevé, mais plein de verve gauloise. Il a dit aux prélats que l'agitation dont ils parlaient était factice; qu'elle était leur ouvrage, que les bons catholiques avaient toujours distingué entre le spirituel et le temporel. Louis XIV, se croyant insulté par le pape, avait fait saisir le comtat Venaissin, alors domaine de saint Pierre, sans qu'aucun évêque eût l'idée de protester ou même de s'apitoyer sur le saint-père. Puis, il a expliqué l'origine du serment que les papes prêtent de ne pas laisser démembrer les États de l'Église. Il ne s'agit pas du tout de les soustraire à ces diminutions qui peuvent arriver à tous les gouvernements temporels. Ce serment est le remède qu'on a trouvé aux prodigalités des papes, qui donnaient de toutes mains à leurs neveux ou à leurs bâtards lorsqu'ils en avaient. Tout cela a été dit avec des mots semi-bouffons, semi-terribles, qui emportaient la pièce. Nous avons envoyé les pétitionnaires à tous les diables, à cent seize voix contre seize.

Les bons catholiques se cotisent ici. Le duc de Luynes envoie cent mille francs au pape. De plus, Lamoricière va commander son armée. J'ai demandé à Malakoff ce qu'il en pensait:--«Au premier coup de feu, ses soldats f... le camp, et il sera pris. Ainsi soit-il!»--Il faut convenir que l'empereur a des ennemis bien malavisés.

Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous en joie.

XXXII

Paris, 1er avril 1860.