Mon cher Panizzi,

Le discours de Dupin était bien meilleur dit que lu. Maint passage a été supprimé propter offensionem gentium, et tout a été dit avec une verve merveilleuse et des lazzi qui pour n'être pas tous d'un, goût très pur, n'en étaient pas moins très amusants. En sortant de la Chambre, je lui ai dit sur l'escalier qu'il avait mitraillé des gens qui n'avaient pas même pu tirer un coup de pistolet. Il m'a répondu: «Quand je brosse, je frotte fort.» Il me semble que les cardinaux se sont crus obligés de parler à cause de leur habit, mais qu'ils ne se sont pas donné de peine.

Madame de Lamoricierge, comme vous l'appelez, dit à qui veut l'entendre que son mari n'a pas d'engagements. «Il veut voir ce que c'est que l'armée pontificale, et, s'il croit qu'elle est organisable, il l'organisera. Quant à faire des conquêtes, il n'y songe pas.» On laisse même croire que, dans le cas où il prendrait ce rôle d'organisateur, il commencerait par se pourvoir auprès du ministre de la guerre. Si cela avait lieu, il me paraît difficile que la permission lui soit refusée, attendu que nous ne sommes pas en guerre avec le pape.

Ce qui me paraît très probable, c'est qu'il lui arrivera ce qui advint à un très brave colonel de la garde royale de ma connaissance. Il avait refusé de prêter serment au gouvernement après 1830, et il offrit ses services au pape d'alors, qui était plus homme d'esprit que celui-ci. On les accepta avec empressement. Il trouva les soldats bons et les officiers détestables. Il demanda qu'ils fussent remplacés. Aussitôt l'un se trouva le neveu d'un cardinal, un autre le bâtard de son apothicaire, etc. Bref, après un mois d'essai, mon homme, contrecarré sur tout, comprit qu'il n'y avait rien à faire, donna sa démission et revint en France planter ses choux. De la part de Lamoricière, aller à Rome en ce moment est déjà une lourde bévue et un honteux démenti à son passé.

Tenez pour certain qu'il n'est nullement question d'échanger les provinces rhénanes de la Prusse avec le Hanovre et la Saxe. Les annexions ne se font pas si vite que cela. Je ne crois pas que personne y songe pour le moment. Je ne comprends même que deux cas (l'un et l'autre peu prochains à mon avis) où pareil accroissement serait possible. Le premier serait l'hypothèse d'une révolution en Allemagne, laquelle médiatiserait une partie des petits princes et des petits rois. Cela arrivera probablement un jour, lorsque les Allemands se révolutionneront et trouveront qu'ils ont un état-major trop coûteux. Je comprends que, alors, la Prusse et l'Autriche étant très augmentées, la France obtînt son lopin, si elle était en mesure de le prendre. L'autre cas est celui de la mort du malade de Constantinople. Si l'agonie se précipite, il est clair, que toutes les grandes puissances intéressées feront des offres à l'empereur. Tout cela est la boîte au noir, comme on dit en termes académiques.

Voici une nouvelle en pendant de l'annexion des provinces rhénanes, à laquelle je ne crois pas davantage, c'est que l'Autriche consentirait à céder la Vénétie moyennant finances. Comme ce serait certainement une chose très raisonnable dans sa position politique, et financière surtout, je suis bien convaincu que cela ne se fera pas.

Ce n'est pas l'intérêt qui mène les hommes, c'est la passion, et l'empereur François-Joseph a déjà prouvé, notamment par son concordat, qu'il entendait très mal ses véritables intérêts.

De tous les côtés il me revient que l'agitation dont parient les évêques n'existe que dans quelques salons de vieilles dévotes, ou de fusionnistes aussi niais qu'elles. La masse ne se soucie nullement du pape. Un de mes amis, propriétaire dans la Vendée, pays très catholique, a trouvé que les paysans croyaient que la Savoie appartenait au pape, et que l'empereur l'avait prise. Ils ajoutaient que c'était bien fait.

A-t-on moulé les marbres d'Halicarnasse, notamment les charmantes amazones de la frise? Je suppose qu'on n'aurait pas d'objection à vendre ces plâtres au Musée de Paris. Je tourmente mon ministre pour les acheter. Mais, avant tout, veuillez me dire si vous croyez la chose faisable.

Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.