Quant à la conduite de l'Espagne à Turin, nous n'y sommes pour rien. Donner un conseil à un Espagnol, c'est l'exciter à faire le contraire. Quoi de plus naturel que la reine, dévote et parente du roi de Naples, ait désapprouvé l'invasion des États pontificaux et de Naples? Si vous voyiez les lettres que m'écrivent mes amis très libéraux de Madrid, vous verriez que le sentiment national est très hostile aux Piémontais. Ils s'emparent de ce que les Espagnols considèrent encore jusqu'à un certain point comme des apanages espagnols. La France n'a donné aucun conseil dans cette affaire.

Je regarde comme impossible une alliance entre la France et l'Angleterre pour les affaires d'Italie. Ce ne serait ou qu'une lettre morte, ou bien un engagement tellement grave, que ni l'une ni l'autre des deux puissances ne pourrait prévoir jusqu'où elle serait entraînée. Il ne faut pas se dissimuler qu'une alliance semblable amènerait immédiatement une agression des Italiens contre la Vénétie, c'est-à-dire la guerre contre l'Autriche et probablement contre l'Allemagne. La France et l'Angleterre se poseraient en champions du principe des nationalités, et ce serait mettre le feu à l'Europe. Il est vrai que l'Angleterre n'a pas grand'chose à craindre. Son action consisterait à contenir par ses vaisseaux les puissances continentales, c'est-à-dire qu'elle n'aurait à peu près rien à faire, tandis que la France aurait une grande guerre sur les bras.

Je pense que, avec la sécurité financière que donnerait une alliance que je suppose sincère avec l'Angleterre, le succès ne serait pas douteux, la Russie elle même se mêlât-elle de la lutte. Mais, une fois que nous aurions culbuté les Autrichiens et les Prussiens, dépensé cinq cents millions et versé le sang de cent mille hommes, serait-il possible de ne pas chercher un dédommagement à tant de sacrifices? Vous verriez la nation entière demander la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire avoir précisément les vues ambitieuses qu'on prête à l'empereur et qui alarment tant l'Angleterre. Vous conviendrez qu'elle n'aurait pas obtenu un bien grand résultat. Il me semble que la seule politique possible aujourd'hui, c'est de temporiser, de tâcher de calmer les ardeurs de l'Italie et de lui donner le temps de se consolider et de s'organiser.

A mon avis, Garibaldi a compromis gravement la cause italienne, d'abord par une agression qu'il est impossible de défendre, à moins de démentir tous les principes du droit de l'Europe; puis en montrant au monde le fantôme de la Révolution. Si, après la conquête de la Sicile, il s'en fût tenu là, il aurait peut-être compromis assez son gouvernement, mais le mal ne serait pas aussi grand qu'il l'est aujourd'hui. Pour des gens impartiaux, et surtout pour ceux qui ne connaissent pas parfaitement l'Italie, ce qui se passe à Naples est le comble de l'abomination. On prend les États d'un prince qui se défend et qui a encore une armée fidèle, au nom de qui les paysans s'insurgent. On fait des élections à la sincérité desquelles personne ne croit. Enfin, et c'est le pire de tout, on voit le parti révolutionnaire dominer Cavour et Victor-Emmanuel, et l'on craint, ou plutôt on ne doute pas, que, dans un temps peu éloigné, il ne le pousse à des extravagances.

La situation de la France est très compliquée. Nous ne voulons pas qu'on intervienne en Italie, mais nous ne pouvons admettre les principes posés par Garibaldi. Nous ne voulons ni de la révolution ni des Autrichiens. Que faire? S'allier avec le Piémont, c'est se mettre à la suite de la révolution. Prétendre le dominer, c'est accepter le métier de gendarme et se mettre à la suite de l'Autriche.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.

LI

Paris, 4 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,