On disait, mais je doute un peu, qu'un colonel français avait été assassiné à Rome par des soldats pontificaux. Les légitimistes assurent que l'on envoie à Rome une nouvelle division commandée par le général Trochu. Je crois la chose absolument fausse; fût-elle vraie, je croirais encore que l'évacuation aura lieu, avant le milieu de mai.
Vous avez bien raison de redouter les affaires de Syrie. On y attache en Angleterre une importance exagérée; mais l'insistance à demander la fin de l'occupation, la méfiance qu'on nous montre, le refus de se rendre à l'évidence sur la situation de la Turquie, tout cela ne resserre pas l'alliance et la compromet. La politique anglaise à l'égard de l'Orient est à mon avis très mauvaise; non seulement au point de vue de l'humanité, mais encore au point de vue de la paix générale. Elle veut ce qui est impossible, la conservation d'une situation désespérée. L'accord complet de l'Angleterre et de la France sur la question d'Orient pourrait seul amener un bon résultat; mais il faudrait trancher dans le vif comme pour la question d'Italie, et lord John ne conviendra jamais que le sultan soit à l'agonie.
Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu le manuscrit de M. Ker. Portez-vous bien et soignez-vous.
LXVII
Melle, samedi 30 mars 1861.
Mon cher Panizzi,
M. de Cavour est un habile homme assurément. Il conduit à merveille la chambre nouvelle et vient d'escamoter une discussion très embarrassante.
Ici, malheureusement, c'est le bon sens qui manque. Voyez: dans le Corps législatif, il ne s'est trouvé que cinq personnes pour soutenir la seule proposition raisonnable, qui était l'évacuation immédiate de Rome; encore cette proposition, bien qu'émanant de l'opposition la plus avancée, était-elle accompagnée d'un discours très modéré et même bienveillant pour l'empereur, car Jules Favre est le seul qui ait répondu carrément et noblement à l'insinuation très perfide de M. Keller. La grande majorité de la Chambre, à quoi il faut ajouter la minorité qui soutient le pape envers et contre tous, a été pour la continuation de l'occupation de Rome.
Je crois que, si l'on soumettait la question de Rome au suffrage universel, elle serait décidée conformément aux conclusions de Favre, mais je crains qu'il n'y ait pas une grande majorité. Si, au lieu du suffrage universel, vous consultiez les gens comme il faut; les gentlemen; la gente de frac, comme on dit en espagnol, l'immense majorité serait de l'autre côté.