Je crois vous avoir dit que, pour les volumes parus de la Correspondance de Napoléon, vous êtes toujours à attendre la signature de M. Walewski. Ce grand ministre est comme la mule du pape: il a ses heures.
Avant-hier, le bruit s'était répandu que le pape était mort. Il paraît certain qu'il n'est pas en très bonne santé. Croyez-vous qu'on en ferait un autre s'il venait à manquer? Il me semble que ce serait une bien belle occasion pour quitter Rome, afin d'empêcher l'Europe de dire que le conclave a été violenté par le général de Goyon. Mais le pape vivra l'âge de Mathusalem!
L'affaire de Libri au Sénat commence à faire scandale. Les magistrats paraissent inquiets et de mauvaise humeur. «Pourquoi ne purge-t-il pas sa contumace?» c'est ce qu'ils me disent tous. Je tâche de gagner les vieilles culottes de peau de l'Empire pour les faire voter pour nous. Maintenant, ce qu'il y a de plus à craindre, c'est qu'on ne nous lanterne et qu'on ne remette le rapport à la session prochaine. C'est le procédé ordinaire de la magistrature. Madame Libri a fait la conquête de Barthe, et je ne désespère pas que ce grand et éloquent champion du pape ne vienne en aide à notre ami, qu'il croit peut-être aussi bon catholique que lui.
Nous avons le matin un ciel gris et froid, à midi quelques rayons de soleil, le soir un ciel clair et horriblement froid. L'hiver de Cannes vaut dix fois mieux; il faut absolument que vous y veniez avec nous au mois de décembre.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si cela est possible dans ce temps de bêtises et d'iniquités.
LXX
Paris, 18 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
J'avais été si occupé toutes les matinées, que je n'ai pu aller chez Bréguet, ou plutôt y retourner avant aujourd'hui. Votre montre n'est pas arrivée entre les mains de Bréguet. Son premier commis, qui s'est rappelé parfaitement votre personne et votre montre, m'a dit que selon toute apparence, le dérangement dont vous vous plaignez tenait à très peu de chose, et qu'il serait facile d'y remédier. Mais vous me paraissez un peu jeune d'avoir confié votre montre à de nouveaux mariés, beaucoup plus occupés de faire l'amour que de remplir les commissions de leurs amis.