Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps auparavant.
On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi ; mais la conduite qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les choses peuvent encore s'arranger.
Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé jusqu'aux os. L'impératrice lui criait : « N'aie pas peur, Louis. » Il a répondu : « Je m'appelle Napoléon. » Cela m'a été conté par deux témoins, Brissac et M. de la Vallette.
Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.
CXXXV
Paris, 25 octobre 1867.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour faire ma cour. J'ai trouvé l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très hâlé ; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade. L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines personnes.
L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu ; on dit qu'il commence à apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Vienne et sa réponse aux évêques sont bonnes.
Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'excitement. On les croit finies ; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse : Si vuol la scaglia. La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant. Mais comment se fait-il que dans un pays où l'on n'a pas l'habitude de se payer de mots comme en France, les phrases de Garibaldi et de Mazzini produisent tant d'effet. Words, words, words! comme dit Hamlet.