Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche beaucoup des années de saint Pierre. Non videbis annos Petri. Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction?

Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.

Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet été ; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous rencontrer dans quelque Camp du drap d'or? Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.

CXLI

Montpellier, 25 avril 1868.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire.

Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la bula de cruzada. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est miséricordieux.

Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques. Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en conséquence.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui ne veut pas s'en aller ; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians. Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.