CXLII
Paris, 28 mai 1868.
Mon cher Panizzi,
Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écrit plus tôt si j'en avais été capable ; mais j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.
Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces messieurs, et leurs prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de vieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la peur du grim gentleman below, et dont les cléricaux font ce qu'ils veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille ; mais ils ont été si maladroits et si étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.
Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnechose accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un animal mammifère bimane. Vous noterez que la définition qu'il citait est empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de fureur de tous les sénateurs en s'entendant traiter de mammifères bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques.
Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de santé et d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait mieux que par le passé. Pendant le déjeuner, l'empereur l'a envoyé demander pour me le montrer. Réponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une demi-heure. Cela m'a fait plaisir et m'a montré que le général Frossard fait son métier.
Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis arrivé ici en bien meilleur état que je n'étais, lorsque je vous ai écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très courts, et le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que l'extraordinaire aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration profonde. Tout cela a changé. Je respire plus facilement ; ma poitrine fonctionne normalement, et mon médecin de Paris, de même que le docteur Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème. Vous voyez que c'est un progrès matériel assez considérable.
Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement de juillet, d'aller passer quelques jours avec vous. La difficulté présente n'est pas dans ma santé ; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat, deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adoptera mes conclusions, que les pétitionnaires vayan al carajo. Cependant je ne puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce sera avant votre tournée en Écosse, que je vous vois entreprendre avec un peu d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à Hombourg que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs?
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et portez-vous bien.