Bien que je sois payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un rendez-vous sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à Paris, et qu'il devrait me guérir pour ma peine.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets ; mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à la perte de cette pauvre comtesse Téléki.
CLXXXIII
Paris, 7 juin 1870.
Mon cher Panizzi,
Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé. La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit.
J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le prince impérial est un peu grandi et très embelli. Il a changé de costume et a pris l'uniforme d'infanterie de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est devenu favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les monuments égyptiens.
Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer de Chepmell ; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son heure et son jour, j'irai chez lui ; s'il préfère venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il viendrait. Je ne sors guère ; cependant je vais au Sénat, et, dans quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne vingt francs, cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrait-il pas mieux lui donner quarante francs?
La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce matin, après avoir beaucoup et longtemps souffert.
J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole, qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce me semble ; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique dans la société anglaise?