Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont. La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue : « Dans le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux. »
Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup d'enrôlements volontaires ; les soldats partent avec joie et sont pleins de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un commandement important.
Adieu, mon cher Panizzi ; recommandez-moi à votre saint patron.
CLXXXVI
Paris, 25 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, c'est de partir sans vous dire adieu ; je veux dire, sans avoir passé avec vous une bonne soirée à causer de rebus omnibus et quibusdam aliis.
Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à l'armée, où y envoient leurs enfants, et, proh pudor! horresco referens! des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du Rhin.
Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois, — c'est un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption, — Mohl revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la République de vingt ans en Allemagne ; on peut ajouter : et en Europe.
Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et inextricable gâchis.