Cannes, 13 avril 1865.
Mon cher Panizzi,
J'attendais pour vous écrire que je fusse assez bien pour vous donner des nouvelles de ma santé et de mes projets ; mais la première ne fait pas de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont dans le vague le plus complet. Je tousse toujours, je ne dors ni ne mange, je me sens faible et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon parti assez philosophiquement, d'autres fois je m'en irrite ou je m'en afflige. C'est quelque chose comme les alternatives de pensées dans la tête d'un homme condamné à être pendu.
Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la Vie de César, qu'on vous a envoyée. Voudriez-vous qu'au lieu de dire les choses simplement, bonnement, l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, qui, pour ne pas entrer dans la voie battue, prennent les sentiers les plus absurdes et les plus extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais pris la liberté de lui donner. C'était de se borner à ses réflexions sur l'histoire, au lieu de s'embarquer dans un récit où il n'y aura rien de neuf. Il est évident que ces réflexions d'un homme placé à un point de vue où aucun homme de lettres ne peut se placer, auraient eu quelque chose d'original et de très intéressant. Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est qu'on dirait que l'auteur se place devant un miroir pour faire le portrait de son héros.
Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux pour votre tête d'Apollon. N'en déplaise à Newton et aux autres connaisseurs, cela me semble une œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. Je ne trouve pas que vous l'ayez payée cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello de Messine? Notre administration agit avec la passion d'un amateur, ce qui est déplorable. Si j'en avais le pouvoir, je changerais avec vous : je vous donnerais l'Antonello pour l'Apollon, sans vous demander la différence de prix.
J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. Elle ne me dit pas un mot de son voyage à Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris vers le commencement de mai. La comtesse est mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien qu'un peu fatiguée de son hiver. Sa maison étant le refuge de tous les oisifs de Madrid, elle est la victime de ses devoirs de maîtresse de maison. Elle ne se couche qu'à l'heure qui convient à ses tertulianos, et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit sérieusement malade. Elle me charge, d'ailleurs, de ses memorias pour Panucci ; car elle persiste à dénaturer le nom de Votre Seigneurie.
Que dites-vous des discussions dans le Parlement sur les affaires du Canada? Je voudrais savoir ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, c'est un gouvernement qui prend la peine d'instruire les étrangers qu'il a la plus grande longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets qu'on peut lui offrir. Serait-il vrai que les hommes deviennent poltrons en vieillissant?
Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, en assez mauvais état. Il m'a dit qu'il s'arrêterait en route, et ne serait à Paris que samedi. Je suppose qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques avant la fin de la discussion de l'adresse.
Il me semble que nous avons été plus politiques et moins bavards au Sénat. L'opposition, en présentant cette kyrielle d'amendements, n'a guère obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le public. C'est du moins l'impression que cela a produit à Paris, et que j'ai éprouvée moi-même.
Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître : L'Immortalité selon le Christ, par Charles Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis que le parti clérical est devenu si puissant et si intolérant, les livres de cette espèce se multiplient et se vendent comme du pain. Cela pourrait finir par quelque chose de fatal à notre sainte religion, si les femmes n'étaient pas là, pour la faire triompher en se refusant aux hommes assez immoraux pour ne pas faire leurs Pâques.