Adieu, mon cher Panizzi ; je voudrais bien que vous fussiez ici pour faire maigre demain. Je compte partir pour Paris, si j'en suis capable, vers les premiers jours de mai.

XXXIX

Cannes, 22 avril 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis un peu mieux, quoique toujours assez dolent. Dimanche en huit, je compte être à Paris. J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que je voudrais savoir en France, maintenant qu'on se tire des coups de fusil à Madrid. Elle a le malheur d'avoir une maison qui est une position stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement pendant son absence, son ami le général Concha a dû faire le siège. Le gouvernement et le parti progressiste en sont arrivés au dernier degré d'animosité ; il n'y a plus que la guerre de possible entre eux.

Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du progrès accuse Narvaez d'être néocatholique, ce qui me rappelle l'histoire suivante. — Dans son avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec notre saint-père le pape, et, comme il est homme d'esprit et qu'il sait le défaut de la cuirasse papaline, il commença par saisir ce qu'on appelle le trésor de la bulle, c'est-à-dire l'argent que l'Espagne envoie à Rome pour ne pas faire maigre. Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, fut employé à enrichir ses créatures, au nombre desquelles toutes les jolies filles de Madrid. Une de ces dernières, mon intime amie et très dévote, avait une pension de huit mille réaux pour services publics.

Toute la question à présent est de savoir ce que fera l'armée. Dans la dernière émeute de ce mois, elle a tiré à tort et à travers sur le respectable public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura pas de révolution ; sinon, nous aurons à Paris l'innocente Isabelle.

Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. Reste à pacifier le pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un Parlement composé de canaille, comme celui des États-Unis, et un Sénat présidé par un tailleur ivrogne, qui peut dire quelles folies nous pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces drôles-là sont en réalité très puissants, qu'ils ont dans toutes les occasions un entêtement de mulet et pas plus de conscience que n'en avaient vos petits tyrans italiens du XVIe siècle. Ce sont là bien des éléments de succès dans un temps où la Providence s'obstine à ne plus faire de miracles. Si j'étais à la place de l'empereur Maximilien, je tâcherais d'enrôler au plus vite les Irlandais et les Allemands de l'armée fédérale, outre tous les coquins qui ont pris le goût de la bataille. Ce serait, je crois, un excellent moyen de gagner le respect de ses sujets et de les mener à la civilisation par le plus court chemin.

Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye à l'empereur d'Autriche le dîner qu'il en a reçu, en proposant sérieusement à la France l'alliance autrichienne comme la plus utile. Thiers a une faculté singulière, c'est d'oublier tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la passion s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu de son infaillibilité que peut l'être le plus entêté de tous les papes.

Je ne suis guère plus content du discours de M. Rouher ; mais il vous prouve quel est l'immense pouvoir des idées cléricales en France. On y considère comme athée quiconque met en question la souveraineté temporelle du pape. Il y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme parole d'évangile. Viennent ensuite les politiques ou soi-disant tels, qui admettent comme un fait incontestable que toute diminution du territoire du pape est un malheur européen et une occasion de conflit général. Si cela continue, vous et moi, nous courons risque d'être brûlés avec des fagots en place publique.