XLI
Paris, 12 mai 1865.
Mon cher Panizzi,
Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse de Biarritz et son fils. Tous les trois. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle va bien et l'enfant est extrêmement gentil et bien élevé. Il me semble que tout le train de la maison est changé. On est moins gai, mais on est plus calme. Je crois que, depuis un an, elle en a appris beaucoup sur les choses et sur les hommes. Un sculpteur assez bon[7] fait un assez joli portrait de l'enfant ; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre la main à la terre glaise, et il a fait un portrait de son père qui est ressemblant. Cela est pétri à la diable, mais il y a un sentiment des proportions qui est vraiment extraordinaire.
[7] Carpeaux.
Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre des États-Unis. Il dit très haut qu'ils veulent être en paix avec tout le monde, et, quant au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette phrase du président : « Si l'Angleterre est juste avec nous. » M. Bigelow a répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre.
Maintenant qu'on fait tant de fuss et tant de compliments à l'occasion de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice écrivent à la veuve de leurs mains blanches, quelle sera, croyez-vous, la prépotence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers moutardiers du pape? Attendez-vous à toutes les insolences les plus monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de vivre au jour le jour et d'ajourner toutes les grandes questions, finit toujours tragiquement.
Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manière la plus honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouffon que son argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au catholicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger ; ergo, il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre, les Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de niais.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous mieux et tenez-vous en joie.