J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas, et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine dans un château en Écosse, je ne me rappelle plus chez qui.

A ce propos, dites-moi between you and me et très nettement ce que vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très riche ; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais. Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très prepossessing. Elle ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse : d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que moi ; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce sera un dérivatif tout naturel.

Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par l'Opinion nationale. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion doit-on avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?

Adieu, mon cher Panizzi ; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai ; mais vous savez que ce n'est pas pour les dîners et les assemblées du beau monde que je vais à Londres.

XLIV

Paris, 2 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs, elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais consulté de mon côté, est absolument de votre avis.

Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit : les uns parce qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup de caveçon au prince ; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée. Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de ce qui est fait?

Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il? conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie, à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.