Je viens de lire, dans le Times qui nous est arrivé hier, que lord Russell avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire un cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la réputation qu'il faut, je ne dis pas le talent, pour porter une si lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette nouvelle, que le Times donne comme positive.

Thiers me paraît avoir fait un fiasco l'autre jour au Corps législatif. J'admire la rare impudence d'un homme qui a été ministre de l'intérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribune que le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il sera bientôt temps de lui dire : Solve, senescentem, et, s'il continue à prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges, il finira par quelque grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.

Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours ; mais le temps, qui avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est très pénible pour nous autres ciceroni. Nous sommes comme des maîtres de maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour le remplacer.

Nous sommes invités à assister à des private theatricals chez mistress Brougham, la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons. Milord ressemble au ghost de Guy Fawkes, avec son grand chapeau blanc et son incroyable cravate.

Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse, qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous rendrai compte candidement du mérité de ce liquide qui pourrait varier, en blanc, le vin des Riceys et vous aider à poursuivre votre régime de tempérance.

Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe. Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois, pour entrer par une porte ouverte à deux battants.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite santé et prospérité.

LXXIV

Cannes, 16 mars 1866.

Mon cher Panizzi,