J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins avec lui. Nous avons mangé des non-nats (pisces non-nati), qui sont absolument aussi bons que le white bait, et des pois verts frais. J'espère que, malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires culinaires, vous éprouverez quelque regret de ne pas être dans un pays où se mangent ces sortes de choses, et où l'on porte des parapluies blancs pour se préserver du soleil.

Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau Reform Bill. Il me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption électorale est florissante, je crois que l'article qui accorde la franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans doute.

Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse au Corps législatif. Thiers a fait un fiasco éclatant. Il est comme les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vite qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée archéologique. Il a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas. Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une tartine sur l'agriculture?

Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous parler de Jenny Lind, avec qui j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs :

Ut nunquam indicant animum cantare rogati.

Elle va donner ici un grand concert pour les malades de l'hôpital. Le mal, c'est qu'il n'y a pas de malades ; dans ce pays-ci, tout le monde se porte bien.

Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il paraît qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les trychines. On ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une maison ici? Le diable, c'est qu'elle coûte cher.

LXXV

Cannes, 2 avril 1866.