Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté, précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et qui vous versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son alter ego, pour le coller et le mettre en bouteilles.
Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston. J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle odeur il est.
Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide. Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus ; les Prussiens médiocrement et les Danois comme des conscrits.
Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que le rhumatisme dont vous vous plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil.
VII
Paris, 24 mars 1864.
Mon cher Panizzi,
Le quinzième volume de la Correspondance de Napoléon est imprimé, mais il n'a pas encore paru. Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie de la commission. On m'a fait demander sub rosa si je voudrais être de la seconde commission présidée par le prince. J'ai remercié. C'était déjà assez désagréable avec le maréchal ; ce doit être encore bien pis avec un prince ; en outre, il est probable que la besogne que fera cette seconde commission sera fort suspecte, et je ne me soucie pas d'en partager la responsabilité.
On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire que Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière irrespectueuse.
Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et l'île d'Alsen aussi, et l'armée danoise détruite. J'en doute un peu, mais cela arrivera. M. de Metternich dit ici assez publiquement que l'Autriche ne s'est mêlée de l'affaire que parce qu'il fallait empêcher les petits princes de la confédération de se réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils auraient eu une armée.