Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. Si les Autrichiens ne sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices. J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas leur alliance avec M. de Bismark ; encore moins les volontaires et Garibaldi ; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement italien ; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de l'emprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.

Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres qui semblaient plus rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la bataille, exceptis excipiendis, par exemple dans le cas où les Autrichiens envahiraient le Milanais.

Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers l'armée italienne et l'armée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme d'un côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat italien est mauvais, dit-il, l'autrichien très bon. Il faut encore six semaines à l'armée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de l'Adige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.

Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, où j'ai trouvé M. Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait beaucoup ; mais que se disaient-ils? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra était sombre comme son nom.

Je viens de perdre une vieille amie, madame de X…, laquelle s'est éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune assez considérable. Ses autres parents vont, dit-on, attaquer son testament, pour avoir l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes, croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps possible le rôle de spectateur.

Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et prenez bien garde aux soirées froides.

LXXXII

Paris, 31 mai 1866.

Mon cher Panizzi,

Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n'est pas l'envie qui me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse du zèle pour la fin de la session ; ensuite, je me demande souvent, si je suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.