On est ici de plus en plus pacifique, et bien des gens croient qu'une fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause de la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M. de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi tranquille. Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours à de pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux, parmi les Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le Rhin, la landwehr a été scandaleuse, au point de donner de grandes inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes, la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière!

M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge de ses amitiés pour vous. Des Varannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de la duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fait des commandes.

Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles, quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.

LXXXIII

Paris, 6 juin 1866.

Mon cher Panizzi,

Au sujet des légions romaines, vous trouverez dans Forcellini, au mot Legio, un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. Il est certain que l'organisation de l'armée de César n'avait rien de commun avec celle du temps de Polybe ; Marius, probablement, avait tout changé. La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de l'époque impériale, où il est question de cohors millenaria. Je ne doute pas que les légions de César, en entrant dans la Gaule, ne fussent de six mille hommes au moins, et je crois même qu'il y avait des surnuméraires pour remplacer les hommes manquants. Cela n'empêche pas que, dans le cours des campagnes de César, on aurait tort de compter les légions à six mille hommes. Les bataillons modernes sont de huit cents hommes au moment du départ, et de cinq cents seulement vers le milieu d'une campagne.

Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit au prince Napoléon : « Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer de vous. » Sur quoi notre cousin aurait répondu : « Ne dites pas de bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous puissiez vous passer de nous ; mais je crains que les Prussiens ne se battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos plus d'Autrichiens qu'il n'en faut. »

Au reste, il est singulier de voir le même cabinet suivre toujours les mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse que la Prusse, vient de casser les vitres tout d'un coup ; et ce qui est plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et que, l'ayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.

La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que personne.